October 20, 2020
From Libertarian Labyrinth
180 views


Publication mensuelle de l’Anarchie — FĂ©vrier 1928

La LibertĂ© de l’Amour

LĂ  oĂč vit l’amour libre, lĂ  vit l’anarchie.
(Renzo Novatore).

« LĂ  oĂč vit l’amour libre, lĂ  vit l’anarchie ». Je ne doute pas que cette affirmation ne rende songeur maint lecteur de cette petite Ă©tude et il convient de serrer de prĂšs cette dĂ©claration de celui qui fut l’un des adversaires les plus rĂ©solus du fascisme, qui paya de sa vie sa rĂ©sistance Ă  la dictature.

Voyons un peu : peut-on s’imaginer l’anarchie, — c’est-Ă -dire un Ă©tat de choses oĂč les accords et les rapports Ă©thiques entre les hommes ignorent l’autoritĂ© — peut-on concevoir une humanitĂ©, une sociĂ©tĂ©, un milieu anarchiste oĂč l’amour serait « esclave », oĂč il ne pourrait se manifester que sous un aspect unique ? Ou selon une norme inflexible ?

Cette humanitĂ©, cette sociĂ©tĂ©, ce milieu pourrait avoir rĂ©solu la question Ă©conomique de maniĂšre Ă  satisfaire tous ses composants, si les diverses modalitĂ©s de l’amour ne pouvaient s’y exprimer en toute libertĂ©, elle ne serait pas anarchiste.

Renzo Novatore a donc raison, c’est lĂ  seulement oĂč vit l’amour — oĂč les relations amoureuses ont la possibilitĂ© de se manifester sous toutes leurs formes — c’est JĂ  seulement que vit l’anarchie.

Mais pourquoi l’amour plus que les autres rapports interhumains ?

Mais non, pas plus l’amour que les autres relations interhumaines, mais autant qu’elles. Au sein de l’anarchie doivent pouvoir se rĂ©aliser — sans l’autoritĂ© — toutes les modalitĂ©s de la vie politique (dans le sens de fonctionnement municipal), intellectuelle, Ă©conomique que l’initiative humaine soit apte Ă  concevoir. Et sans qu’il soit possible Ă  l’une de ces modalitĂ©s d’empiĂ©ter sur l’autre. Tout le monde est d’accord lĂ -dessus. L’amour Ă©tant l’une des fonctions de l’organisme humain qui ont le plus de retentissement sur le caractĂšre individuel, surtout si on en refoule ou rĂ©prime les actions, rien ne saurait justifier qu’il occupe, en anarchie, une situation infĂ©rieure aux autres fonctions.

Que servirait penser, produire, consommer, s’exprimer, se rĂ©crĂ©er librement si on ne pouvait aimer librement ? A rien d’autre qu’à vivre en esclaves.

⁂

Mais qu’est-ce que les individualistes anarchistes entendent par « amour libre » ? Le caprice ? L’union libre ? Le couple temporaire ou Ă  perpĂ©tuitĂ© ? Le mĂ©nage Ă  plusieurs ? La promiscuitĂ© sexuelle ? PrĂ©sentent-ils une Ă©thique sexuelle valable pour tous les siĂšcles, tous. les lieux, tous les ĂȘtres ? S’inclinent-ils devant une formule unique, ne varietur, invariable, irrĂ©visable ? Bref, qu’est-ce donc que l’amour libre ?

Les individualistes entendent par « amour libre » la libertĂ©, pour chaque ĂȘtre humain, de se dĂ©terminer individuellement, au point de vue sentimental, sexuel, gĂ©nital, selon que leur nature les y incite, sans imposer Ă  qui que ce soit leur dĂ©terminisme personnel. Ce qu’ils dĂ©nomment « libertĂ© de l’amour », c’est l’entiĂšre possibilitĂ© pour l’unitĂ© humaine d’en aimer une ou plusieurs autres simultanĂ©ment (synchroniquement) selon que l’y pousse ou l’y incite son dĂ©terminisme particulier ; c’est l’absolue possibilitĂ© de s’associer temporairement ou Ă  titre plus ou moins durable avec un, quelques-uns ou un certain nombre d’ĂȘtres humains pour constituer des associations amoureuses volontaires.

Les individualistes ne disent pas que l’association-couple est moralement supĂ©rieure ou infĂ©rieure Ă  la promiscuitĂ© sexuelle, l’union libre — camaraderie amoureuse au communisme sexuel — ils disent qu’en anarchie toutes les formes de relations amoureuses intersexuelles doivent pouvoir se rĂ©aliser, du couple Ă  la promiscuitĂ© sexuelle, la propagande en faveur de l’une ou l’autre des diffĂ©rentes modalitĂ©s de l’amour ne rencontrant aucun obstacle.

Le couple constitue l’association amoureuse la plus Ă©troite et la plus restreinte qu’il soit possible d’imaginer ; la promiscuitĂ© sexuelle est l’association la plus Ă©tendue et la plus lĂąche qui se puisse concevoir. Entre ces deux extrĂȘmes s’échelonnent toute une sĂ©rie d’associations amoureuses adĂ©quates aux tempĂ©raments de leurs composants : ententes polyandriques ou polygamiques, groupes amour-pluralistes, communisme sexuel, etc., etc
 Toutes ces associations sont susceptibles d’ĂȘtre objets de contrat et, en anarchie, toute facultĂ© de passer contrat doit ĂȘtre fournie aux amoureux qui veulent s’associer, Ă  condition que n’importe lequel des associĂ©s puisse rĂ©silier le contrat el quitter l’association dĂšs que cela lui fait envie.

LĂ  oĂč on ne peut s’associer pour aimer, lĂ  oĂč le nombre des associĂ©s amoureux est limitĂ©, lĂ  oĂč une seule forme de l’amour serait mise Ă  l’index, lĂ  oĂč on ne pourrait quitter l’association amoureuse quand cela vous plait ou rompre le contrat quand il vous convient, lĂ  ne vit pas l’Anarchie.

Pour que l’amour soit « libre », affirmant aussi les individualistes anarchistes, il lui faut pouvoir ĂȘtre conçu et rĂ©alisĂ© sans Ă©gard aucun aux lois Ă©dictĂ©es en matiĂšre de mƓurs, aux habitudes reçues ou acceptĂ©es sans contrĂŽle en fait de moralitĂ© par les groupements humains. Si l’amour ne se conçoit pas par-delĂ  le bien et le mal conventionnels, il ne saurait ĂȘtre libre.

⁂

Pour que l’amour soit « libre », disent-ils encore, il doit se concevoir en dehors de l’état-civil, de la situation sociale, de l’apparence extĂ©rieure, de l’opinion publique, de la consanguinitĂ© ; il ne peut avoir Ă©gard aux prĂ©jugĂ©s courants sur la pudeur, la virginitĂ©, le vice, la vertu, la considĂ©ration, l’estime, la rĂ©putation, etc


La libertĂ© de l’amour ne saurait non plus tenir compte que l’ĂȘtre dĂ©sirĂ© ou aimĂ© cohabite ou entretient dĂ©jĂ  des relations amoureuses.

⁂

Pour ĂȘtre « libre », en un mot, s’il ne peut jamais s’imposer, l’amour doit pouvoir toujours se proposer et sous toutes ses formes.

⁂

Au mariage lĂ©gal, qui ne peut ĂȘtre rompu que lĂ©galement — Ă  l’union libre ordinaire presqu’aussi dĂ©pendante de l’opinion publique que le mariage — les individualistes anarchistes opposent donc l’amour libre, association amoureuse au nombre de participants limitĂ© ou non, au contrat rĂ©siliable au grĂ© des contractants.

Les individualistes maintiennent que lĂ  oĂč il y a pour l’amour abondance d’occasions de se manifester, la jalousie ne trouve plus de raison d’ĂȘtre, sinon Ă  l’état pathologique.

Quant aux alĂ©as de l’amour libre : maladies vĂ©nĂ©riennes, maternitĂ©, etc., les individualistes anarchistes font observer qu’ils ne conçoivent la libertĂ© que conjointement Ă  la responsabilitĂ© ; par consĂ©quent, pour eux, la libertĂ© des relations amoureuses ne se comprend pas sans l’éducation hygiĂ©nique prĂ©alable de tous ceux qui participent aux associations — du simple couple Ă  la pure promiscuitĂ© — sans une connaissance sĂ©rieuse des mesures de prĂ©servation des affections vĂ©nĂ©riennes.

Tout le monde sait que les individualistes ont toujours vu dans la maternitĂ© une fonction individuelle et qu’ils ont inlassablement revendiquĂ© pour la femme la libertĂ© de disposer de son corps Ă  sa guise, mais il va sans dire que toute association conclue aux fins de rĂ©aliser l’une quelconque des formes de relations amoureuses, implique qu’elle prendra Ă  sa charge les consĂ©quences physiologiques et pathologiques auxquelles elles pourraient conduire. C’est Ă  ceux qui passent contrat en ces matiĂšres de prĂ©voir ces consĂ©quences et la solution Ă  y apporter, en dehors de tout recours Ă  la loi et Ă  ses sanctions, cela va sans dire.

E. ARMAND.

—————————————————

La thÚse de la « Camaraderie Amoureuse » est exposée, défendue, propagée par

l’en-dehors

Envoi d’un numĂ©ro contre 0.50 Ă  E. ARMAND, 22, CitĂ© St-Joseph, OrlĂ©ans (Loiret).




Source: Libertarian-labyrinth.org