March 8, 2021
From Libertarian Labyrinth
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POINTS DE REPÈRE

Mon ami

Tu te dis mon ami et sous prĂ©texte qu’un ami doit la vĂ©ritĂ© Ă  son ami, tu fais le censeur et le sermonneur. Comme si le maitre d’école de, ma commune et le curĂ© de ma paroisse n’y suffisaient pas amplement. Tu m’ennuies, mon cher ; et l’ami qui m’ennuie n’est pas un ami pour moi. L’amitiĂ© ne s’impose pas, entre anarchistes, en premier lieu
 N’est pas mon ami qui veut, en second lieu Est mon ami celui qui me favorise, qui m’aide dans ma recherche des occasions qui me rendent la vie plus plaisante Ă  vivre Je n’ai que faire d’une amitiĂ© qui me crie « casse-cou » Ă  chaque dĂ©tour du sentier, Laisse-moi faire mes expĂ©riences. Tu seras mon ami dans la mesure oĂč tu me procureras les moyens de les pousser jusqu’à leurs consĂ©quences ultimes. Je n’appelle pas un ami, quiconque cherche Ă  me nuire, c’est-Ă -dire Ă  s’interposer entre ma main et le bonheur qu’elle vise Ă  atteindre. Je n’appelle pas un ami qui ne veut de notre amitiĂ© ne recueillir que les roses. Mon amitiĂ© comporte aussi des Ă©pines. Si tu es mon ami, tu te rĂ©jouiras de me voir vivre la vie que j’aime Ă  vivre, non celle qu’il te plairait de me voir vivre. Je ne sais que faire de ton insistance Ă  vouloir me hausser Ă  une perfection morale dont je ne me sens nul besoin. Etre parfait, pour moi, consiste Ă  me conformer Ă  mon dĂ©terminisme et Ă  laisser autrui se conformer au sien. Aide-moi Ă  rĂ©aliser mon dĂ©terminisme et je reconnaitrai en loi mon ami. Sinon, que m’importe ton amitiĂ© ? Mon ami me doit la vĂ©ritĂ© jusqu’au point oĂč il ne me fait pas tort, c’est-Ă -dire qu’il ne m’entrave pas dans mon expansion, ma faim et ma soif des sensations qui stimulent et qui apaisent, qui enfiĂšvrent et qui calment. Mon ami me doit la vĂ©ritĂ© jusqu’au point oĂč je ne considĂšre pas son intervention comme un geste d’autoritĂ©, le dĂ©guisĂąt-il sous le masque de la censure ou la lĂ©vite du sermon. Une fois ce point franchi, Ă  n’est plus que mon ennemi. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repĂšre: Mon Ami,” L’en dehors 5 no. 91/92 (dĂ©but Octobre 1926): 4.

TRANSLATION

POINTS DE REPÈRE

L’ÉNIGME

Toi que j’ai rencontrĂ©, Sphinx at masque effroyable
Chaque fois qu’aux abois mon esprit misĂ©rable
De l’énigme cherchait en vain la solution
Dis-moi pourquoi faut-il — et c’est là ma question —
Que de deux forces l’une à l’autre cùde ou tombe ?
Que l’une monte au faite et que l’autre succombe.
Au lieu d’agir sans heurt chacune en son rayon ?
Toute l’histoire humaine est là — mais à quoi bon ?

Plus une force croĂźt et devient vigoureuse
S’épandant puissamment, vibrant plus orgueilleuse
Elle devient aussi ; malheur au concurrent
Qui ne veut pas se taire et rester dans le rang.

Point de rival, c’est là ta faiblesse, Ô Puissance
De l’Etre ou du Savoir. Tu n’admets point qu’on pense
Ou qu’on Ɠuvre autrement que tu le veux. Tu crains.
Tu n’as point de repos tant que grincent les freins.
Tu t’affiches, c’est vrai, tolĂ©rante. Mensonge |
La moindre opposition te torture et te ronge.

Pourquoi les noirs cachots et les-fleuves de sang,
Le rapace glouton, le fauve rugissant ?
Pourquoi vos lùchetés, fiÚres orthodoxes,
Tant de viles actions, nobles philosophies ?

« Régner seul ! » prétentieux souhait et cependant
DĂ©s que pour son parti l’on cessĂ© d’ĂȘtre ardent,
DĂšs qu’on ne dĂ©fend. plus qu’avec froid ou mollessĂ©
Sa cause ou ses idĂ©es, qu’on laisse Ja paresse
S’installer au logis, c’est le recul certain.

Sans lutte pas de vie, Ă  l’étrange destin !
Dans la forĂȘt, au fond des eaux, parmi les sables
Se racontent les faits, témoins irrécusables.
Leurs hĂŽtes, inconscients, subissent mĂȘme sort
Et pour vivre, autour d’eux, font abonder la mort.

Colosse de granit au sourire infernal,
Est-ce le dernier mot ? RĂ©ponds : Est-ce fatal ?
Sur toi des siÚcles ont passé. Le soleil dore
Chaque matin ton front. Est-ce qu’un jour l’aurore
Radieuse, luira sur un monde nouveau
OĂč prĂ©maturĂ©ment, jamais un seul tombeau
Ne creusera le sol ?

Mais ta bouche est muette
Et l’ombre qui s’étend t’environne, inquiĂšte.

TRANSLATION

L’ASSOCIATION

J’ai vu de trois cours d’eau
Les flots se rĂ©unir. D’insignifiants ruisseaux
Subissant, ‘en Ă©tĂ©, l’aride sĂ©cheresse
lis devinrent riviĂšre. ensuite, enflant sans cesse,
Fleuve aux grandioses bords
Roulant, profond et fort,
Ses vagues Ă©cumeuses
A travers mille sols, vers Je vaste océan.
Dans ses ondes, coulant
Ici paisiblement, lĂ -bas, tumultueuses.
Se laissant pourtant toujours faire,
Les humains découvraient la force nécessaire
A la marche d’engins puissants :
Ils actionnaient ainsi force moulins bruyants,
Des machinés de toute espÚce :
Des champs morts, desséchés, ineffable liesse
Sous l’effet des canaux semant l’humiditĂ©
Renaissaient verdoyants à la fertilité !
D’immenses acqueducs en de lointaines villes
D’une eau pure et limpide amenaient la fraicheur ;
Mainte demeure gaie, image du bonheur,
Riante, se dressait sur ses rives tranquilles,
Il portait sĂ»rement, jusqu’à son embouchure
Les bateliers et nombre en tentaient l’aventure.
Du jour oĂč confondus, leur lit devint commun,
Des trois torrents, en vain,
J’ai recherchĂ© la trace, ils ne formaient plus qu’un,
Tous trois donnĂšrent vie aux mĂȘmes espĂ©rances ;
Ils connurent tous trois les mĂȘmes expĂ©riences,
Se perdirent tous trois dans les gouffres immenses
OĂč les fleuves trouvent leur fin.
Sans que des trois aucun ;
D’ĂȘtre diminuĂ© jamais ne se plaignit.
D’un esprit
Contrariant n’est-ce pas l’amusement frivole
De vouloir de l’union un plus frappant Symbole?

La Santé, novembre 1907. E. ARMAND.

TRANSLATION

Comme en rĂȘve

Je soulevai lĂ©gĂšrement et dĂ©licatement le rideau de l’unique fenĂȘtre de cette chambre oĂč nous nous Ă©tions rencontrĂ©s, oĂč nous nous Ă©tions aimĂ©s une heure, peut-ĂȘtre un peu plus, peut-ĂȘtre un peu moins — les minutes avaient coulĂ© si vite ! Je soulevai donc ce rideau et je l’aperçus qui s’éloignait dans la rue sans rien qui la diffĂ©renciĂąt des autres femmes. Le jour agonisait dans cette piĂšce, mais elle Ă©tait pleine de clartĂ©s, de sons et de gestes, lesquels, pour ĂȘtre perçus, demandent probablement une vision et une ouĂŻe autres que celles que peuvent, Ă  l’état ordinaire, procurer les sens. La nuit prenait lentement possession de ces quelques mĂštres carrĂ©s d’espace, mais je voyais, oui, je voyais distinctement son corps lumineux sur la chaise oĂč elle s’était d’abord assise, sur le lit oĂč elle avait ensuite pris place. Je percevais nettement ses membres d’amoureuse Ă  la fois subtile, raffinĂ©e et passionnĂ©e ; je les voyais se contracter, s’abandonner Ă  l’étreinte, Ă©treindre Ă  leur tour, se dĂ©tendre et retomber languissamment, comme un coureur Ă  bout de souffle. Ses lĂšvres, acceptant briĂšvement les baisers, puis s’attardant Ă  les rendre, puis en rĂ©clamant, en exigeant de nouveaux, et cela impĂ©rieusement ; ses mains timides, puis hardies, accomplissant d’audacieuses, de somptueuses, d’irrĂ©sistibles caresses, comme nulle autre Sur la terre me sait sans doute en imaginer ; et sa chair secouĂ©e par un Ă©moi voluptueux et ses lĂšvres entr’ouvertes ; et ses yeux luisants dans l’attente du plaisir, et ses paupiĂšres alourdies sous le fardeau du ravissement ; et ses mains tout fiĂšvre — je les voyais ensemble et sĂ©parĂ©ment se dĂ©couper sur l’ombre comme des clairiĂšres au cƓur d’une forĂȘt touffue. Et de cette artiste, de cette crĂ©atrice d’extases et de dĂ©lires, Ă  ne restait plus, dans la rue passante dĂ©jĂ  Ă©clairĂ©e de mille feux, qu’une silhouette se perdant dans la foule, qu’une jeune femme hĂątant sa marche, qu’une femme en tous points semblalle aux autres par l’allure et par le vĂȘtement. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repĂšre: L’énigme; L’association; Comme en rĂšve,” L’en dehors 6 no. 99 (dĂ©but Janvier 1927): 2.

As in a Dream

I gently and delicately raised the blinds on the single window in that room where we had met, where we had loved for an hour, perhaps a bit more, perhaps a bit less — the minutes had passed so quickly! I raised the blinds to glimpse one who walked off down them street, without anything to differentiate her from other women. In this room, the day was dying, but it was filled with brightness, with sounds and movements, which, in order to be perceived, probably demand a vision and hearing other than those the senses can, in the ordinary state, provide. The night slowly took possession of these few square meters of space, but I saw, yes, I saw distinctly her luminous body in the chair where she had first sat, on the bed where she had later taken her place. I clearly perceived her amorous limbs, at once gentle, refined and passionate; I saw them tense, abandon themselves to an embrace, embrace in their turn, relax and fall back languidly, like a like a runner out of breath. Her lips, briefly accepting kisses, then lingering to give them, then requiring, demanding them anew, and that imperatively; her hands timid, then bold, through audacious, sumptuous, irresistible caresses, like no other on earth can probably imagine; and her flesh shaken by a voluptuous excitement and her lips just parted; and her eyes shining in anticipation of pleasure, and her eyelids heavy with the weight of rapture; and her hands all feverish — I see them together and separately standing out among the shadows like clearings in the heart of a dense forest. And of that artist, of that creatrix of ecstacies and frenzies, there remains nothing more, in the busy street already lit by a thousand lights, than a silhouette gradually lost in the crowd, than a young woman rushing on, than a woman in all points like the others in look and in dress.

License et liberté

« La libertĂ©, toute la libertĂ©, mais pas la licence, » Bien sĂ»r! Et vous vous gardez soigneusement de dĂ©finir clairement ce que vous entendez par « libertĂ© » et quelle signification vous donnez Ă  « licence » ! Je n’ignore point, cependant, les allures et la dĂ©marche de votre « libertĂ© » : on peut se promener avec elle sans crainte de se faire remarquer ni risquer. le ridicule de se faire tarer d’originalitĂ© ou d’atteinte aux bonnes mƓurs. Votre « libertĂ© » est une personne bien Ă©levĂ©e, qui jouit de ressources avouables, qu’on emmĂšne avec soi en visite, qui ne dit mot avant qu’on l’ait price de parler et qui justifie si bien qu’on puisse se passer de gendarmes, de garde-chiourmes et de bourreaux que, dans les derniers salons oĂč l’on cause, l’autoritĂ© est la premiĂšre Ă  lui offrir une tasse de thĂ©. « Votre » libertĂ© est comme « votre » anarchie, elle est Ă  l’usage des honnĂȘtes gens et des gens comme il faut. L’essence de « ma libertĂ© » c’est justement la « licence », autrement dit, tout ce qui, dans la libertĂ©, vaut la peine d’ĂȘtre vĂ©cu, car, somme toute — pour m’en tenir Ă  la dĂ©finition du dictionnaire — ce n’est point ĂȘtre libre que de n’user que « modĂ©rĂ©ment d’une facultĂ© concĂ©dĂ©e », que de n’avoir qu’une conduite « rĂ©glĂ©e », que de s’astreindre Ă  des paroles et Ă  une conduite « convenables ». L’autoritĂ© est toute disposĂ©e Ă  me « concĂ©der » tout cela et mĂȘme quelquefois un peu plus. « Ma » libertĂ© implique la facultĂ© d’user immodĂ©rĂ©ment des « droits » que j’arrache, d’avoir une conduite irrĂ©glĂ©e, de parler et d’écrire de façon inconvenante et de me comporter de mĂȘme, Ă©tant sous-entendu que je n’entends, isolĂ© ow associĂ©, m’imposer ou nous imposer Ă  autrui, autrement dit amener autrui Ă  faire comme je le fais, comme nous le faisons, si cela ne lui agrĂ©e point. Mais si je consentais, si nous consentions Ă  habiter sous le mĂȘme toit qu’autrui, temporairement ou durablement, dans une maison commune ou une colonie, par exemple, rĂ©unissant plusieurs groupes, ce ne serait qu’à la condition que personne n’intervint dans la salle, la parcelle de logement ou de terrain oĂč nous rĂ©siderions, de façon temporaire oĂč durable, pour entraver ou critiquer notre façon licencieuse de vivre notre vie « en libertĂ© ». Sinon, je me sentirais, nous nous sentirions aussi esclaves que dans le milieu dont nous voulons nous relirer, justement parce qu’il veut Ă©masculer la libertĂ© en en Ă©liminant la licence, autrement dit l’élĂ©ment dynamique, virilisateur. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repĂšre: Licence et libertĂ©,” L’en dehors 6 no. 100 (fin Janvier 1927): 5.

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au-forte d’hiver

J’étais venu lĂ  pour entendre le son de sa voix et pas pour autre chose. Mais il me fallut subir, en attendant, toute la morositĂ© de la petite ville oĂč elle languit. Comme c’est triste, ces petites villes, avec leurs rues monotones et mornes, bordĂ©es de petites maisons frileuses et toutes closes, leurs magasins aux devantures mĂ©lancoliques, aux Ă©talages trop discrets et trop Ă©poussetĂ©s, trop mĂ©ticuleusement Ă©poussetĂ©s, leurs lieux de plaisir d’oĂč suinte la tristesse, leurs ateliers dont les murs suent l’automatisme, leurs promenades maussades et dĂ©sertes ! Les pierres elles-mĂȘmes y distillent la rĂ©signation et ce n’est pas de la pluie que laissent Ă©chapper les nuages qui crĂšvent, c’est de la routine en gouttelettes. On n’y vit pas, on apprend Ă  mourir dĂšs qu’on a vu le jour. On n’aime ni on ne hait : on vĂ©gĂšte sans grandes passions, on rampe sans grands vices, on se traĂźne sans grandes vertus. CĂ©rĂ©bralement et sentimentalement, c’est comme dans l’intimitĂ© des logis : le demi-jour rĂšgne — l’apathie est maĂźtresse, l’inertie est la coutume ; il n’y a ni hiers, ni aujourd’huis, ni demains, — ni expĂ©riences qui crucifient, ni aventures qui projettent dans des sphĂšres de ravissement, ni espoirs qui dĂ©cuplent les battements du pouls. c’est toujours la mĂȘme chose. L’huis se ferme au passant, on laisse le novateur Ă  la porte, car on ne craint rien autant que d’ĂȘtre dĂ©rangĂ© dans ses habitudes, que d’entendre d’autres nouvelles que celles dĂ©jĂ  apprises au berceau et transmises de mĂšre en fille Ă  travers la tradition. On ne redoute rien autant que d’ĂȘtre autre chose que des momies ambulantes
.. J’étais pourtant venu lĂ  pour entendre le son de sa voix et pas pour autre chose.

FĂ©vrier 1927. E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repĂšre: Eau-forte d’hiver,” L’en dehors 6 no. 103 (dĂ©but Mars 1927): 5.

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Points de repĂšre

[113-114]

E. Armand, “Points de repùre,” L’En dehors 6 no. 113-114 (fin Juillet 1927): 5-6.

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Points de repĂšre

On est bien arrivĂ© dans les pays anglo-saxons Ă  ce que coexistent des associations religieuses absolument dissemblables, unitaires et Ă©piscopaux, adventistes et mĂ©thodistes, catholiques et mormons, etc. Une « sociĂ©tĂ© » anarchiste doit pouvoir garantir que des associations Ă©conomiques, intellectuelles, sexuelles, etc. pourront fonctionner sans avoir jamais de rapport les unes avec les autres, — sinon qu’appelez-vous « la libertĂ© » ?

—o—

Il y a des idĂ©es qui semblent trĂšs superficielles, mais dont la superficialitĂ© nest qu’apparente. Par exemple: l’idĂ©e qu’il faut jouir et tout de suite de l’occasion prĂ©sente : cela ‘peut vouloir dire qu’il n’existe ni passĂ© ni futur, c’est-Ă -dire que le futur est conditionnĂ© par le passĂ© de telle sorte que le moment prĂ©sent embrasse lout ce qui a Ă©tĂ© et tout ce qui sera. Jouir de l’occasion qui passe, c’est me prĂ©senter avec tout mon acquis passĂ©, vivre tout mon moment prĂ©sent, envisager le futur, enrichi d’une expĂ©rience nouvelle. Les conceptions les plus simples sont parfois les plus profondes.

—o—

La dispersion des sentiments, dĂ©sirs, passions, etc., sur plusieurs objets est dynamique, elle indique une puissance individuelle de rayonnement et de rĂ©ciprocitĂ©, de recherche et de jouissance qu’ignore la concentration, d’ordre statique. La
somme des jouissances ou des acquis obtenue grĂące Ă  la dispersion est toujours supĂ©rieure Ă  la somme rĂ©sultant de la concentration. Tant que la possibilitĂ© d’apprĂ©ciation subsiste, dans la variation ou la dispersion, il y’a enrichissement, amplification de la comprĂ©hensivitĂ© individuelle ; dans la concentration ou unification, il y a pauvretĂ©, stagnation, routine. Quelqu’un a dit : « Je crains l’homme d’un seul livre », je suis convaincu que cela s’applique aussi bien au sentiment, au dĂ©sir et Ă  la passion.

—o—

Croyant me blesser ou me froisser sans doute, quelqu’un me faisait remarquer l’autre jour que je ne paraissais pas content quand une camarade se refusait Ă  mes caresses (ou quelque chose dans le mĂȘme goĂ»t). Je ne le nie pas, certes. Je n’ai jamais vu un Ă©crivain tĂ©moigner de la satisfaction quand on refusait de lire son dernier ouvrage — ou un orateur montrer de la joie quand se vidait la salle oĂč il parlait — ni un potier exulter de plaisir quand un jour de marchĂ© on se refusait Ă  acquĂ©rir son! produit : dieu, table ou cuvette. C’est que je considĂšre mes « dĂ©monstrations amoureuses » comme l’une de mes productions — et non des moindres. Et je ne suis pas non plus un hypocrite. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 7 no. 144-145 (mi-Octobre 1928): 5.

Points de repĂšre

Je suis las de l’entendre dire que ton Ɠuvre ne se poursuit que parce que tu consacres partie ou tout de ton gain journalier. Cela revient Ă  dire que tu me fais la charitĂ©. J’aimerais eux, cent fois mieux, que ton travail de rĂ©daction ou d’administration, ou de distribution, oĂč quel qu’il fĂ»t, te rapportĂąt de quoi vivre, comme le cas pour le maçon, le plombier ou le cordonnier. Comme ça, nous serions quittes, et tu n’aurais pas l’air de me faire l’aumĂŽne.

—o—

Si tu as l’ñme d’un Ă©tatiste, sois-le franchement, mais ne me bourre pas le crĂąne avec es dĂ©clarations anarchistes. Je n’admets pas que la parles ou Ă©crives en anarchiste et que sur les questions de morale ou d’enseignement, tu te conduises comme les gouvernants, nos maitres. Si, en fait de morale, ta conclus comme un manuel d’éducation civique, sois un bon citoyen et marche de l’autre cĂŽtĂ© de la route. Si tes conseils sont l’écho des sermons du curĂ© de la paroisse, marche en compagnie de ce digne ecclĂ©siastique, mais donne-moi la paix.

—o—

L’idĂ©e de gagner des adhĂ©rents ou des sympathiques aux idĂ©es anarchistes au moyen de grandes rĂ©unions m’apparait comme une conception purement dĂ©mocratique, manifestement grĂ©gaire, La propagande individualiste s’adresse aux individus, pris un Ă  un ; elle consiste Ă  s’attaquer Ă  son voisin d’usine ou d’atelier, Ă  son compagnon de chantier, Ă  son collĂšgue de bureau ; Ă  semer, par un mot, une brochure, un journal, le doute sur l’efficacitĂ© des commandements du DĂ©calogue, traduits en langue laĂŻque, qui rĂ©gentent tout le milieu social.

—o—

Il m’importe peu que ceux dont ta partages le toit pratiquent ou non certaines des conceptions, des thĂšses, des propositions que nous’ exposons ou dĂ©fendons ici. ls ne sont pas plus responsables de la conduite que tu l’es de la leur. Ne dĂ©place pas les responsabilitĂ©s, s’il te plait. Pratiques-tu, toi, indĂ©pendamment de ton entourage, de ton milieu, petit ou grand, sans le soucier si on l’emboĂźte ou non le pas ? C’est le rĂ©alisateur qui m’intĂ©resse en toi, plus que le convertisseur.

—o—

Il est de mode d’accuser les individualistes de dĂ©brouillage. « Cachez cet expĂ©dient que je ne saurais voir ». It paraĂźt que composer, imprimer, corriger des journaux capitalistes ; Ă©tablir des factures pour le compte de commerçants exploiteurs ou le bordereau de paie d’ouvriers exploitĂ©s, ce n’est pas du « dĂ©brouillage ». Le fait d’appartenir Ă  un syndic change rien. De loin, ces accusations semblent porter ; Ă  l’approche, Ă  l’analyse on s’aperçoit que, dans le milieu social oĂč nous Ă©voluons, bien malgrĂ© nous, tout est, « dĂ©brouillage », du danseur mondain Ă  l’acadĂ©micien qui se fait des rentes grĂące au systĂšme des Ă©ditions de luxe.

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Eprouver la joie de voir un ĂȘtre se dĂ©barrasser des prĂ©jugĂ©s d’ordre civique, d’ordre moral, d’ordre mĂ©taphysique, c’est quelque chose. Mais une joie plus grande encore, c’est de se sentir la puissance d’étayer, de soutenir pareil ĂȘtre Ă  l’heure trouble des regards en arriĂšre. Une joie qui dĂ©passe ces deux-lĂ , c’est de savoir que le rĂ©confortĂ© d’hier est devenu capable Ă  son tour d’affermir la marche chancelante de certains hĂ©sitants,

—o—

Il parait que dans certaines parties de l’Italie mĂ©ridionale, des gamins au sortir du sermon, et soutenus par les autoritĂ©s fascistes, poursuivent Ă  coups de pierres les femmes dont, selon eux, les jupes sont trop courtes ou le corsage trop Ă©chancrĂ©. En AmĂ©rique — l’AmĂ©rique des Emerson, des Thoreau, des Walt Whitman — on poursuit, sous prĂ©texte de blasphĂšme, le professeur Kallen, de l’UniversitĂ© de Harvard, parce que, au Scenic Auditorium de Boston, il a dĂ©clarĂ© que Sacco et Vanzetti Ă©taient des anarchistes comme le furent JĂ©sus-Christ, Socrate, EpictĂšte et tant d’autres qui nous captivent par leur grandeur.

C’est lĂ  oĂč ont abouti et aboutiront toujours ceux qui veulent « mobiliser toutes les forces spirituelles dont ils disposent », comme ils disent, « contre l’assaut des forces bestiales ». En fait de forces spirituelles, les usagers de ce jargon finissent inĂ©vitablement par l’emploi de la trique, de la prison, de la dĂ©portation, voire de l’auto-da-fĂ©.

Vingt fois; cent fois, nous l’avons Ă©crit et rĂ©crlt : le purltanisme et le redressement de la moralitĂ© Ă©chouent dans cette impasse. Quelle douleur aussi quand on voit des anarchistes, par leur vie, leurs dits, leurs Ă©cris, se comporter, comme veulent qu’on se comporte M. Mussolini, Thayer, Faller et consorts !

—o—

Sans l’athĂ©isme et sans la libertĂ© des mƓurs, l’ĂȘtre humain reste un Ă©ternel mineur entre les mains du dĂ©lĂ©guĂ© de Dieu et du reprĂ©sentant de la moralitĂ© publique.

—o—

On reprochait Ă  quelqu’un d’avoir basĂ© sur un trait de tempĂ©rament personnel ou la recherche de la satisfaction d’an appĂ©tit individuel toute une doctrine. Bah ! Si cette doctrine Ă©tait aussi individuelle et personnelle que vous prĂ©tendez, elle ne trouverait pas l’écho. qu’elle a rencontrĂ©. A vrai dire, ce que je crois, c’est que la doctrine en discussion — si doctrine il y a — suscite vos critiques parce qu’elle demanderait de vous un. effort d’auto-discipline que vous ĂȘtes bien incapables de fournir.

—o—

La vie comme expĂ©rience, certes. Mais si vous vous arrĂȘtez au tiers ou aux trois quarts de l’expĂ©rience, quelle conclusion voulez-vous qu’on en tire ?

E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repĂšre,” L’en dehors 8 no. 156 (dĂ©but Avril 1929): 5.

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Points de repĂšre

Je me souviens d’avoir entendu dire jadis d’un propagandiste fameux dont le nom. importe peu ici, qu’il menait plusieurs vies. Dirigeant une Ɠuvre de rĂ©alisation non loin d’une capitale, il habitait un petit logement dans cette derniĂšre ville et il y revenait assez souvent. On me faisait remarquer qu’il y avait en lui plusieurs hommes : l’animateur de l’Ɠuvre dont je viens de parler, le confĂ©rencier de rĂ©unions publiques, le citadin et quelques autres encore. J’étais trĂšs jeune alors et j’avoue que ma confiance er ce propagandiste fut Ă©branlĂ©e.

Puis le temps passa et je m’aperçus combien Ă©tait rĂ©trĂ©ci un jugement, dĂ» Ă  ce que je n’étais pas encore dĂ©barrassĂ© de certains restes d’éducation. Ce que Je prenais pour de l’inconsĂ©quence chez ce propagandiste, Ă©tait tout bonnement une preuve de vitalitĂ© — une vitalitĂ© incapable de se maintenir au-dedans de champs d’activitĂ© trop restreints.

—o—

L’homme d’un seul livre et l’homme d’une seule femme comptent parmi les plus dangereux ennemis de l’humanitĂ©. Je ne sais pas d’ailleurs s’il en existe de plus dangereux. On sait les flots de sang qu’ont fait couler les hommes qui s’en sont tenus au livre unique : catholiques comme protestants : et je ne parle pas seulement des persĂ©cutions religieuses, la Bible lĂ©gitimant la domination de l’homme sur l’homme, l’exploitation de l’homme par l’homme, la guerre, l’appropriation sexuelle, la prohibition imposĂ©e, etc,

L’homme d’une femme unique n’a jouĂ© un rĂŽle moindre dans l’histoire de l’humanitĂ©. C’est Ă  lui qu’on doit l’asservissement de la femme, la compression des instincts les plus naturels, l’intervention dans la vie privĂ©e des individus, l’interdiction de discuter au grand jour des questions relatives Ă  la sexualitĂ©, etc., etc.

—o—

Je crains l’homme d’un seul livre, d’une seule femme, ou, si vous voulez, d’une expĂ©rience, d’un risque unique. Je crains l’homme qui redoute la simultanĂ©itĂ© des tentatives, des pratiques, des rĂ©alisations. J’ai toujours: peu qu’il m’enferme dans un parc, qu’il m’enchaine dans un cachot, qu’il me jette dans des oubliettes.

—o—

D’instinct, je me sens attirĂ© vers celle ou celui qui ne se rĂ©sout pas Ă  mener une vie unique, qui s’arrange toujours — quelle que soit sa situation sociale — Ă  tirer quelque chose de son fonds intĂ©rieur pour une initiative parallĂšle Ă  celle ou Ă  celles qu’il dĂ©ploie dĂ©jĂ , J’aime celle ou celui qui simultanĂ©ment est capable de s’édifier plusieurs environnements, de figurer en plusieurs ambiances, de tĂ©moigner de l’affection Ă  plusieurs de ses semblables, de mener de front plusieurs activitĂ©s, de rendre heureux plusieurs humains. Je la ou le sens plus large, plus expansif, plus Ă©tendu dans sa pensĂ©e et dans son geste, dans ses raisonnements ou dans sa comprĂ©hension des gestes d’autrui. Je me sens davantage dans mon monde avec l’homme ou la femme aux vies multiples. — E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 8 no. 169 (fin Octobre 1929): 4.

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Points de RepĂšre

Je ne suis pas de ceux qui Ă©mettent des idĂ©es ou dĂ©fendent des thĂšses pour le plaisir de noircir du papier. Et en celui qui me rĂ©pĂšte que devrait me suffire la joie de les exprimer ou de les publier, j’ai peur de dĂ©couvrir un profiteur, ou un exploiteur de mes propositions. « Donnant, donnant ». Mes conceptions sont exposĂ©es publiquement afin d’ĂȘtre rĂ©alisĂ©es et non pas seulement pour faire rĂ©flĂ©chir. Par et pour moi, et par et pour ceux dont elles satisfont le dĂ©terminisme. Et c’est Ă  ces derniers que je m’adresse pour qu’en ce qui me concerne elles soient une rĂ©alitĂ© vivante. Si j’étais communiste, c’est aux communistes que je m’adresserais pour faire du communisme. Associationniste, c’est aux partisans de l’association volontaire que j’ai recours quand je dĂ©sire Ɠuvrer en association. Partisan de l’expĂ©rimentation dans tous les domaines, c’est vers ceux qui se dĂ©clarent prĂȘts Ă  toutes les expĂ©riences possibles et imaginables que je me tourne quand je me sens poussĂ© Ă  faire de la camaraderie amoureuse par exemple. Et ainsi de suite. Pour pratiquer, je ne vais quand mĂȘme pas frapper Ă  la porte de ceux qui se dĂ©clarent hostiles Ă  mes revendications ou Ă  mes aspirations


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Je trouve naturel qu’un parti, qu’une association expulse de son sein celle ou celui qui ne partage plus les conceptions qui ont prĂ©sidĂ© Ă  la formation de ce parti, Ă  la crĂ©ation de cette association. Tout individu sain de mentalitĂ© et loyal de desseins devrait quitter de lui mĂȘme un milieu oĂč il ne se sent plus Ă  sa place. Il est malpropre de se servir de la confiance qu’on a placĂ©e en vous pour trahir, miner, saper les buts du groupe qui vous a accueilli. Mais parce qu’on a radiĂ© quelqu’un des cadres d’un parti, le charger de toutes les vilenies concevables, voilĂ  qui n’est pas Ă  l’avantage dudit parti. Admettons que les rejetĂ©s d’une association soient fous, et sans exception, des espions, des escrocs, d’immondes personnages — cela ne m’édifie pas sur la perspicacitĂ© de ceux dĂ©lĂ©guĂ©s Ă  l’admission des associĂ©s. Ni sur la « moralitĂ© » de ceux qui faisant encore aujourd’hui partie du groupement risquent d’en ĂȘtre bannis demain et qu’on vilipendera de mĂȘme façon. Ce parti qui se propose de faire, bon grĂ© mal grĂ©, le bonheur du genre humain, n’est donc qu’un ramassis de crapules ou d’hypocrites, sinon actuels, du moins en puissance ? Ce n’est vraiment pas rassurant.

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Parce que je me trouverais mĂȘlĂ© Ă  une « sale » affaire, vous me laisseriez « tomber ? » Vous Ă©tiez mon ami, mon camarade lorsque vous ne couriez aucun risque Ă  me frĂ©quenter. Mon nom s’étalait sur vos listes de souscription, vous me comptiez parmi vos intimes, vous me receviez chez vous, vous m’invitiez Ă  vos assemblĂ©es. Mais il a suffi que je sois livrĂ© en pĂąture Ă  la malignitĂ© et Ă  l’incomprĂ©hension publiques pour que vous me tourniez le dos. Etrange notion de l’amitiĂ© ! SinguliĂšre conception de la camaraderie ! La camaraderie dont je rĂȘve, l’amitiĂ© Ă  laquelle j’aspire ne ressemble en rie Ă  cette sympathie de bazar, « Tout est commun entre amis » — la peine, la joie, l’amour, la haine, la disette, l’abondance, le normal, l’anomal. Entre amis qui se choisissent volontairement bien entendu. Et cette formule, ainsi comprise, n’est qu’une application du principe de la rĂ©ciprocitĂ©, de la compensation — principe. Individualiste s’il en fut.

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Une fois sorti du domaine idĂ©ologique, de la sphĂšre de la propagande, je ne veux choisir de camarades ou d’amis autres que parmi les moissonneurs qui s’emploient Ă  me faire jouir de la rĂ©colte du grain que je sĂšme depuis longtemps, si longtemps, dans toutes sortes de terres. Ce grain a pu ne rien rapporter, mais il Ă  pu aussi rapporter au centuple. Et je dis qu’il est Ă©quitable que ce fruit me soit attribuĂ©, lorsque fruit il y a. N’est-ce pas une application de cet autre principe individualiste, qui veut que le producteur reçoive le produit intĂ©gral de son travail ? Et si ce n’est pas dans un milieu de camarades ou d’amis que ce principe est mis en pratique, oĂč sera-ce donc ? — E. ARMAND.

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Points de repĂšre

Ma vie privĂ©e ne vous regarde pas, ne vous l’envoie pas dire. Et votre insistance Ă  intervenir dans mes faits et gestes m’est une dĂ©monstration dĂ©plaisante et hostile. Vous saviez bien que je ne vis pas, que je ne veux pas vivre dans une « maison de verre ». Quand donc me comprendrez-vous, ĂŽ hommes Ă  l’intelligence lente. Quand donc comprendrez-vous que c’est Ă  ma façon que je suis ce que vous appelez « consĂ©quent » et non Ă  la vĂŽtre. Est-ce que par hasard, m’affichant individualiste anarchiste, c’est-dire individualiste contre ou non Ă©tatiste, j’aurais, pour vous nuire, utilisĂ© personnellement les institutions de l’Etat ? — Ou encore est-ce que J’ai agi individuellement Ă  votre Ă©gard comme l’Etat l’aurait fait en employant coercition, contrainte, violence ? Que me voulez-vous donc ?

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Je ne me conduis pas partout et avec tous de la mĂȘme façon. Je considĂšre comme archiste quiconque ferait mine — individu on milieu — de m’imposer une rĂšgle de conduite, la mĂȘme pour chacun et pour tous, pour chaque circonstance et pour toutes les circonstances. Je suis individualiste
. Je suis un et divers.

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De mĂȘme que je mai pas qu’une opinion sur un mĂȘme sujet, je ne me comporte pas de la mĂȘme façon dans tons les milieux oĂč j’ai accĂšs. Je me montre diffĂ©rent selon le but que poursuivent les diverses associations auxquelles j’appartiens. Je ne serais pas le mĂȘme dans une association qui aurait pour dessein des recherches scientifiques et un groupement oĂč l’on ferait de la production et de la consommation thĂ©Ăątrale. Je souhaiterais vivre plusieurs vies 
 mille vies si ca m’était possible — mais Ă  condition que dans chacune de ces vies — pour qu’elle vaille la peine d’ĂȘtre vĂ©cue — je sois un vivant diffĂ©rent, j’existe d’une façon autre.

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Fournissez-moi une preuve (soit dit entre nous, c’est pour cela que je suis partisan de l’aide-mĂ©moire arrĂȘtĂ© de part et d’autre, du contrat Ă©crit) que je m’étais engagĂ© Ă  votre Ă©gard Ă  accomplir telle tĂąche, telle besogne et vous me trouverez Ă  votre disposition le moment venu. AssociĂ©, j’ai assez de dignitĂ© pour ne pas regimber quand l’heure sonne de supporter les inconvĂ©nients, ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© des avantages. Je pourrais trouver la charge lourde, renĂącler devant la coupe Ă  absorber, mais en fin de compte je subirai la perte, si perte il y a. Et si je me suis leurrĂ© sur ma force — car je ne suis pas parfait et he puis me tromper — ne craignez rien, je vous prĂ©viendrai assez Ă  l’avance pour que vois ne fondiez pas sur moi une fille espĂ©rance. Mais, je le rĂ©pĂšte, fournissez-moi une preuve convaincante que je m’étais bien engagĂ© Ă  me laisser consommer de la façon dont vous l’entendez.

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Les clauses du contrat dont vous me rĂ©clamez l’exĂ©cution, je les ai toujours ignorĂ©es. Vous vous ĂȘtes imaginĂ© que je les avais souscrites mais ça s’est passĂ© dans votre cerveau. Erreur n’est pas compte, mon cher.

Association volontaire, solidaritĂ© volontaire, rĂ©ciprocitĂ© volontaire. Tant qu’on voudra et pour tout ce que l’on voudra, mais pas d’obligation unilatĂ©rale.

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Pourquoi rĂ©clamez-vous Ă  mon plus intime, Ă  mon camarade le plus prĂšs de moi par la pensĂ©e et par l’action d’agir comme j’ai agi, comme j’agirais dans telle circonstance donnĂ©e ? OĂč et quand celle-ci oĂč celui-lĂ  vous a-t-il promis de me rĂ©pĂ©ter ? Le fat d’habiter sous le mĂȘme toit que moi n’implique pas, pour mes cohabitants, qu’ils devront faire partie des « unions » auxquelles j’appartiens, qu’ils devront partager ma conception de la camaraderie, qu’ils contresigneront les ententes que je puis conclure.

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Je suis un ĂȘtre imparfait, tendant vers la perfection. C’est avec des imparfaits de mon genre — quelle que soit leur conception de la camaraderie — que je m’achemine vers la perfection. Mais qu’est-ce que la perfection individuelle ?

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Par l’expression « salaire intĂ©gral » les individualistes anarchistes Ă  notre façon n’entendent pas toujours une rĂ©munĂ©ration en espĂšces. Ils entendent par lĂ  ĂȘtre is qu’en Ă©change de leur production, toutes possibilitĂ©s leur seront fournies de satisfaire leurs besoins — et leurs goĂ»ts — littĂ©raires, artistiques, sentimentalo-sexuels, rĂ©crĂ©atifs. Et pas seulement leur consommation d’ordre nutritif. Ils se considĂ©reraient comme « exploitĂ©s » si faisant TOUT leur effort de production — manuel ou intellectuel — on ne leur garantissait que PARTIE de leur consommation. Le fait de parler de « camaraderie » ne changerait rien Ă  leur opinion. Dans la pratique cela implique qu’ils demandent, dans un milieu de, vie Ă  plusieurs, Ă  jouir, en rĂ©ponse Ă  leur effort, des assouvissements que la sociĂ©tĂ© capitaliste leur refuse ou qu’elle n’accorde qu’aux privilĂ©giĂ©s de la fortune.

E. Armand.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 8 no. 170 (mi-Novembre 1929): 4.

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Points de repĂšre

On me demandait un jours j’étais heureux. Avant de me poser pareille question, mon questionneur et moi, nous aurions prĂ©alablement nous entendre sur ce que j‘entendais par bonheur, une fois sorti du « bonheur physiologique » qui consiste Ă  entretenir en bon Ă©tat de fonctionnement la machine organique.

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Qu’entends-je donc par bonheur. Un doux farniente ? Ou bien la recherche des expĂ©riences dont est susceptible l’individuelle puissance de rĂ©alisation — dont est capable la possibilitĂ© d’associations d’idĂ©es de l’imagination personnelle ? Dire qu’on est heureux est un paravent derriĂšre lequel se dĂ©robe quiconque est dĂ©sormais incapable d’une rĂ©alisation autre, inapte Ă  d’autres rĂ©alisations d’idĂ©es. Dire qu’on est heureux c’est avoir renoncĂ© au dynamisme de la recherche de la sensation nouvelle ou de son renouvellement pour se cristalliser dans le statisme du « dĂ©couvert », du « trouvĂ© » ou du « retrouvĂ© » une fois pour toutes.

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Je ne suis done pas heureux aux sens statique du mot. Je tends au bonheur, c’est-Ă -dire Ă  un Ă©tat de choses oĂč il y a toujours place pour une tentative, une sensation, une jouissance nouvelle d’un aspect de la vie — pour des modifications, des transformations, des renouvellements de ces tentatives, de ces sensations, de ces jouissances.

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Dire que je suis heureux parce que j’ai fait x tentatives, Ă©prouvĂ© x sensations, goĂ»tĂ© x jouissances, ne signifie rien ; car ce sont les tentatives que je n’ai pas encore ailes, les sensations que je ‘ai pas encore Ă©prouvĂ©es, les jouissances que je n’ai pas encore goĂ»tĂ©es qui font que pour moi la vie vaille encore la peine de vivre — ce que j’ai pu obtenir ou conquĂ©rir jusqu’ici ne comptant plus qu’à l’état de souvenir. Dire que je ne serai jamais heureux, autrement dit que je dois me contenter du peu que J’ai reçu jusqu’ici, c’est une preuve d’inaptitude Ă  l’effort, car rien ne prouve que l’occasion (ou son renouvellement) ne se prĂ©sentera pas fout Ă  l’heure — d’expĂ©rimenter, d’éprouver, d’user.

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Je tends au bonheur et j’espĂšre bien que j’y tendrai jusqu’à ce que je rende l’ultime souffle. Et s’il m’échappait de dire que je suis heureux, il faudrait comprendre par lĂ  que je me sens dans l’état voulu pour provoquer ou happer foutes occasions d’essayer, de pratiquer, d’apprĂ©cier, d’éprouver, de ressentir — toutes occasions de perfectionnements, et de joies positives.

E. Armand.

E. Armand, “Points de repĂšre,” L’en dehors 8 no. 171-172 (dĂ©but DĂ©cembre 1929): 4.

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Points de repĂšre

Le RĂ©veil du 30 novembre a publiĂ©, sous la signature d’Errico Malatesta un article intitulĂ© : « Quelques considĂ©rations sur le rĂ©gime de la propriĂ©tĂ© aprĂšs la rĂ©volution ».

Nous ignorons la date de cet article. Nous le considĂ©rons comme excellent. Bien que communiste, Malatesta fait montre d’une impartialitĂ© louable en se tenant (jusqu’à un certain point, il est vrai) Ă  Ă©gale distance de l’individualisme et du communisme ; nous souscrivons de tout cƓur et sincĂšrement Ă  sa conclusion : « l’important, l’indispensable, le point d’oĂč il faut partir, c’est d’assurer Ă  tous les moyens d’ĂȘtre libres. » VoilĂ  qui est parler en anarchiste.

Malatesta Ă©crit cependant, au cours de ce lumineux article que « le communisme se substituera automatiquement, presque insensiblement Ă  l’individualisme pour le plus grand avantage, la plus grande libertĂ© effective et la plus grande satisfaction de tous les individus. »

Malatesta fait erreur en rĂ©duisant l’individualisme Ă  « de minutieux calculs sur ce qui revient Ă  l’un et Ă  l’autre ». L’individualisme Ă©conomique, au sens anarchiste du mot, est tout autre chose que cela. Il veut, l’État et ses institutions ayant disparu, que l’individu demeure Ă©conomiquement indĂ©pendant du milieu, qu’il soit mis en situation de traiter en tout temps d’égal Ă  Ă©gal avec ce milieu, sans se sentir son obligĂ©, mĂȘme s’il devait en souffrir, quantitativement parlant.

L’individualisme Ă©conomique ne se fonde pas sur la fraternitĂ© ni sur la solidaritĂ© obligatoire ou imposĂ©e ou suggĂ©rĂ©e (par l’éducation, par exemple), il se base sur la facultĂ© que veut l’individu de disposer de son effort producteur comme il l’entend, autrui Ă©tant assurĂ© de la mĂȘme facultĂ©. L’individualisme ne veut pas remplacer le privilĂšge ou le monopole de la classe dominante par le privilĂšge ou le monopole de l’ensemble ou du groupe social. La-dessus, les individualistes sont intransigeants,

Le communisme anarchiste Ă©conomique garantit-il ou non le producteur individuel contre ce privilĂšge oĂč ce monopole ? La question est lĂ  et non ailleurs.

Autrement dit, l’ĂȘtre est-il comprĂ©hensible sans l’avoir, quelles que soient les modalitĂ©s de cet « avoir » ?

Il ne me semble que Malatesta ait tranché cette question.

Dans l’association individualiste anarchiste, le problĂšme ne se pose pas. Quel que soit le but de l’association, elle est un moyen, une expĂ©rience, non une fin, un terminus. Au point de vue Ă©conomique, lorsqu’il quitte l’association, l’associĂ© se retrouve en possession de son avoir — peu importe que ce soit l’outil de production ou autre chose. MĂȘme alors que l’association fonctionnerait de façon communiste, le communisme Ă©conomique ne saurait exister que pendant la durĂ©e de l’association, durant le sĂ©jour guy ait l’associĂ©. Une fois sorti de l’association, l’associĂ©, redevenu un isolĂ©, doit ĂȘtre en mesure ou de ne pas ou plus s’associer, ou de se joindre Ă  une autre association. Sans un avoir ou apanage personnel inaliĂ©nable, imprescriptible, insaisissable, inviolable, cela ne peut se rĂ©aliser.

J’estime qu’il se trouvera toujours des individualistes qui prĂ©fĂ©reront la qualitĂ© Ă  la quantitĂ©, l’autonomie Ă©conomique personnelle aux avantages Ă©conomiques du communisme.

Sans doute, ce sont des questions dont la solution est lointaine, Mais il est bon —lorsqu’on se trouve en face d’exposĂ©s aussi larges et aussi pleins de bon sens que l’article auquel nous faisons allusion — de se rendre compte de sa situation intellectuelle personnelle — de clairement concevoir ce qui diffĂ©rencie l’individualisme du communisme anarchiste, non pas dans un vain but de polĂ©mique, mais pour dĂ©finir une position qui pourrait rester confuse. L’individualiste pense que si chaque individu tend Ă  se pleinement rĂ©aliser pour lui-mĂȘme et par lui-mĂȘme, l’ensemble des individus Ă©voluera nĂ©cessairement dans ce sens, « la rĂ©ciprocitĂ©-camaraderie » constituant la ligne de conduite-sauvegarde et des isolĂ©s et des associĂ©s. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repĂšre,” L’en dehors 8 no. 173 (fin DĂ©cembre 1929): 4.

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Points de repĂšre

Rien n’est plus dĂ©concertant et Ă©nervant que de voir apparaĂźtre dans une rĂ©union, au beau milieu de la discussion d’un sujet, un quidam, tombant on ne sait d’oĂč, qui, profitant de ce qu’on appelle « la libertĂ© de parole » parle de tout autre chose que de ce qu’on examinait ou approfondissait. Appeler pareil procĂ©dĂ© « la libertĂ© de parole » nous paraĂźt une plaisanterie de mauvais goĂ»t. C’est « libertĂ© de confusion » qu’il faudrait dĂ©nommer cela. L’individualisme Ă  notre façon ne conçoit, pas, parce qu’en anarchie, paraĂźt-il, on fait ou on dit tout ce qu’on veut, qu’on s’impose lĂ  oĂč on n’a pas dĂ©sirĂ© votre prĂ©sence, qu’on s’immisce dans les conversations oĂč on ne vous a pas demandĂ© d’intervenir — a fortiori quand c’est pour parler « Ă  tort et Ă  travers ».

C’est ainsi que l’autre soir, je fus, sur les onze heures, interpellĂ© par ur quidam, Ă  propos d’une sĂ©rie d’articles parus ailleurs qu’ici et qui n’avaient aucun rapport avec le sujet en discussion. Je fus accusĂ© d’avoir trahi Stirner, crime grave, et qui me vaudrait au moins d’ĂȘtre banni en quelque lointaine et glaciale SibĂ©rie. Brr ! Trahi Stirner ! Certes la chose est de consĂ©quence. Mais oĂč et quand ai-je prĂ©tendu ĂȘtre stirnĂ©rien au point de me dĂ©plaire ? Je prends chez Stirner ce qui est de nature Ă  me servir, je laisse de cĂŽtĂ© ce qui me dessert. Je cherche en premier lieu, mĂȘme intellectuellement, « mon intĂ©rĂȘt personnel ».

Mais est-il vrai que j’aie trahi Stirner autant que le susdit quidam le prĂ©tendait ? « Alors mĂȘme qu’une chose paraĂźtrait injuste Ă  tout le monde si cette chose m’était juste, c’est-Ă -dire si je la voulais, je me soucierais peu de tout le monde ». Et un peu plus loin l’auteur. de L’Unique et sa PropriĂ©tĂ© dĂ©finit ainsi le « droit Ă©goĂŻste » : — Je le veux, donc c’est juste.

J’avais exposĂ© une thĂšse que je considĂšre comme juste et dont l’énoncĂ© m’agrĂ©e, peu importe « l’approbation du fou et du sage ». Les colonnes:du dit organe reprĂ©sentaient la « mesure de ma puissance » puisqu’il avait Ă©tĂ© entendu que j’y exprimerai les idĂ©es qui me conviendraient. En en profitant pour faire connaĂźtre des conceptions que je tiens pour « justes », j’ai agi en pur « stirnĂ©rien ».

Mais confirma le quidam dont il s’agit, il n’est pas stirnĂ©rien de chercher Ă  influencer autrui en faveur d’une thĂšse donnĂ©e. Comme si Stirner, tout au long de son Ɠuvre n’avait pas cherchĂ© Ă  influencer ses lecteurs en faveur de sa cause intellectuelle. DĂšs lors que j’estimais « ma thĂšse » — ou « ma cause » — juste, raisonnables etc. ; il Ă©tait naturel que je la dĂ©fendisse ou l’exprimasse avec vĂ©hĂ©mence, avec enthousiasme, avec opiniĂątretĂ©, que je cherchasse Ă  lui gagner tous ceux Ă  qui elle Ă©tait susceptible de plaire. DĂšs lors que je n’use pas d’autoritĂ© physique ou de violence matĂ©rielle pour faire triompher ma cause, qu’a-t-on Ă  objecter ? — E. Armand.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 9 no. 174 (mi-Janvier 1930): 5.

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Points de repĂšre

C’est une erreur de croire que la discussion et l’échange de vues produisent — dans tous les cas — plus de camaraderie intime, amĂšnent les hommes Ă  se conduire plus fraternellement les uns envers les autres. La discussion basĂ©e sur la tolĂ©rance, sur le respect de l’opinion discutĂ©e ; l’échange de vues qui met chacun en Ă©tat de choisir ce vers quoi l’impulse son goĂ»t ou ses sentiments, certes cette discussion-lĂ , cet Ă©change de vues-ci peut mener Ă  plus d’intercomprĂ©hension. Mais la discussion qui veut qu’il y ait un vainqueur et un vaincu, mais le discuteur qui discute avec le secret dĂ©sir de faire mordre la poussiĂšre au camarade dont l’avis et les mĂ©thodes diffĂšrent des siens, cette discussion-lĂ  et ce discuteur-ci engendrent aigreur, ĂącretĂ©, Ă©loignement, Il n’y a de relations fraternelles possibles que lĂ  oĂč il est admis que votre antagoniste — individu ou milieu — peut, quant Ă  lui, avoir autant raison que vous. Le jour oĂč ce principe sera pratiquĂ© universellement, « la vie harmonieuse » sera bien prĂšs de sa rĂ©alisation.

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Nous n’étions pas venus vers vous pour discuter, discuter, discuter encore. Nous Ă©tions venus vous faire visite parce que nous croyions que vous nous rendriez plus agrĂ©ables, plus plaisantes, plus douces les heures que nous passerions en votre compagnie. Il en est peut-ĂȘtre parmi nous qui sont las du fardeau qu’ils portent et dont la lutte prolongĂ©e a courbĂ© les Ă©paules. Ils ne vous demandaient pas de leur faire un cours de philosophie, ces cƓurs lassĂ©s, mais de leur tĂ©moigner un peu de chaude affection, mais de leur procurer un peu de plaisir, comme ils aiment. S’ils ont rĂ©pondu Ă  votre invitation, ces tourmentĂ©s ou ces inassouvis, c’est qu’ils comptaient trouver sous votre toit un lieu de dĂ©lassement et non un laboratoire.

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Sois plus modeste quand tu cites les opinions ou les expĂ©riences d’un dĂ©tenteur de chaire d’enseignement officiel. D’abord, tu n’es qu’un scientiste Ă  la seconde puissance, dĂ©pourvu des moyens de contrĂŽler lesdites expĂ©riences ; ensuite, tu ignores si tes doctrines qui en dĂ©coulent n’ont pas, comme but ultime, de soutenir une institution gouvernementale, voire. ur monopole industriel. Si je souris du croyant qui m’affirme croire parce que Newton, Pasteur ou Bismarck Ă©taient dĂ©istes, pourquoi ne sourierais-je pas du scientiste qui appuie son argumentation sur des doctrines et des expĂ©riences d’hommes de science (?} serviteurs de l’Etat ?

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AndroclĂšs rencontra un lion sur sa route et lui tira une Ă©pine du pied. Bien que le chapitre que l’Initiation individualiste consacre Ă  la « rĂ©ciprocitĂ© » ne fĂ»t pas encore Ă©crit, le lion, plus tard, compensa cet effort en sauvant la vie de celui qui lui avait rendu service.

Ce lion ne savait pas lire, ce lion ignorait tout de la religion, de la science, de la morale, de la loi. Et tout ce qu’il ne savait pas ne l’empĂȘcha point de pratiquer la rĂ©ciprocitĂ© — dont « la reconnaissance » n’est qu’une face — principe certain de justice que d’aucuns — les pauvres — estiment fade, mesquin, Ă©troit. Ah ! le brave lion, il se douta bien que sauver la vie d’AndroclĂšs Ă©tait ce qui, Ă  ce moment-lĂ , pouvait, plus que tout le reste, lui faire
plaisir. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repĂšre,” L’en dehors 9 no. 176-177 (mi-FĂ©vrier 1930): 4.

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Points de repĂšre

Aucun individu, aucune collectivitĂ© n’a Ă©difiĂ© ou propagĂ© une thĂ©orie que n’eĂ»t pour but ultime de justifier son dĂ©terminisme, d’expliquer ou d’excuser ses actes, ses gestes, son « comportement ». Et c’est tout naturel, Ou alors il faut admettre que la doctrine ou l’enseignement dont on se rĂ©clame ou qu’on diffuse est le produit d’une rĂ©vĂ©lation divine, extra-humaine.

Un ĂȘtre humain ne peut ĂȘtre l’esclave d’une thĂ©orie que qu’un ou plusieurs de ses semblables la lui imposent, Tout individu de mentalitĂ© affranchie, agissant sans ĂȘtre obligĂ© ou contraint par autrui, ne verra dans une thĂ©orie quelconque qu’un instrument, un outil, une arme dont se sert dans son intĂ©rĂȘt, comme d’un moteur, d’une table de Pythagore ou d’une canne Ă  pĂȘche.

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Pourquoi Ă©prouverais-je un embarras Ă  connaĂźtre que j’ai choisi telle thĂ©orie, parce qu’elle justifie ou explique plus que telle autre mes gestes, mes, vouloirs, mes aspirations — d’isolĂ© ou d’associĂ©. Je ne saisis pas pourquoi je me sacrifierais oĂč je sacrifierais mes co-associĂ©s Ă  la pratique d’une thĂ©orie qui va Ă  l’encontre de mes intĂ©rĂȘts ou des leurs. Je ne conçois pas pourquoi, eux ou mot, nous adopterions une doctrine, un enseignement impliquant renoncement Ă  ce qui, pour nous, rend la vie supportable ou agrĂ©able.

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Il peut ĂȘtre nĂ©cessaire, pour que des rapports harmonieux et profitables s’établissent entre moi et autrui, entre l’association dont Je fais partie et d’autres associations, que je fasse certaines concessions, que j’adhĂšre Ă  certaines clauses d’entente. Il peut se faire aussi que je trouve prĂ©fĂ©rable de ne cĂ©der sur aucun point, que l’association Ă  laquelle j’appartiens juge inutile de passer accord avec d’autres associations. Il se peut encore que me trouvant, isolĂ© ou associĂ©, devant un obstacle, il me soit, il nous soit plus avantageux de le contourner que de l’aborder de front. Eh bien, si nous trouvions nĂ©cessaire d’édifier ou d’adopter une thĂ©orie, pourquoi celle-ci ne justifierait-elle et n’expliquerait-elle pas nos diverses attitudes ?

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L’individualisme anarchiste est assez ample et assez souple pour expliquer et justifier toutes les attitudes d’attaque ou de dĂ©fense Ă  l’égard de l’état de choses archiste. Il justifie et explique, Ă©galement l’extrĂ©misme, les concessions, l’activitĂ© secrĂšte. Et tout cela, non pas parce qu’il est incertain dans ses revendications, indĂ©cis dans ses dĂ©ductions, mais parce qu’il se base sur le fait individu, qu’il relative le fait collectif au fait individuel. Parce qu’il reconnait la multiplicitĂ© des tempĂ©raments individuels et la diffĂ©renciation des aspirations collectives. Parce qu’il subordonne la thĂ©orie Ă  l’individu ou au milieu et non l’individu ou le milieu Ă  la thĂ©orie.

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Nous avons dĂ©couvert dans la thĂ©orie anarchiste l’explication de nos rebellions, la justification de nos rĂ©voltes contre la socialitĂ© obligatoire, contre la moralitĂ© imposĂ©e, contre la lĂ©galitĂ© inĂ©luctable — contre un Ă©tat de restrictions et de constrictions qui heurtait notre nature, contrariait notre tempĂ©rament, entravait nos Ă©lans vers une vie plus intense, plus ardente. Nous qui ne voulions contraindre qui que ce soit Ă  marcher Ă  notre allure, nous sommes donc venus Ă  l’anarchisme par pur intĂ©rĂȘt personnel.

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Cynisme ? Mais non, mon camarade, sincĂ©ritĂ©. Crois-tu que nous voulions l’attirer vers nous en nous affublant d’un masque de philanthrope ou en nous dissimulant sous un manteau de philosophe ? Nous sommes des Ă©goĂŻstes, nous nous associons entre Ă©goĂŻstes, et nous nous montrons tels que nous sommes.

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N’est-il donc pas un Ă©goĂŻste celui qui trouve dans la religion l’explication et la justification de son dĂ©terminisme de faiblesse et de crainte du surnaturel ? Et celui qui rencontre dans, les. diffĂ©rentes branches de la science l’explication et la Justification de son dĂ©terminisme de re cherche, d’analyse, de synthĂšse ? Et celui qui dĂ©couvre dans la morale la justification et l’explication de son dĂ©terminisme de tradition et de conservation ? Et le patriote dont le culte Ă  l’égard de la patrie sert Ă  expliquer et Ă  justifier le tempĂ©rament particulariste et belliqueux ? Et la bonne mĂšre et le pĂšre modĂšle dont la progĂ©niture justifie et explique l’amour qu’ils portent instinctivement aux enfants ? Et le communiste, dont les thĂ©ories sociĂ©taires expliquent et justifient la tendance personnelle Ă  l’agglutination et Ă  l’action de masses

Qui d’entre vous, nanti, dĂ©shĂ©ritĂ© ou parasite a jamais adoptĂ© une thĂ©orie qui ne justifiĂąt ou n’expliquĂąt son attitude par rapport Ă  autrui ou au milieu social ?

E. Armand.

E. Armand, “Points de repĂšre,” L’en dehors 9 no. 178 (dĂ©but Mars 1930): 4.

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Points de repĂšre

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E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 9 no. 184-185 (mi-Juin 1930): 3.

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Points de repĂšre

Je n’ignore pas que un activitĂ© se dĂ©verse dans des canaux autres que ceux oĂč vous auriez voulu la voir s’écouler. Vous criez volontiers Ă  la dĂ©viation; vous me reprochez de donner Ă  mon Ă©nergie une direction autre que celle que vous auriez souhaitĂ©. Vous dĂ©plorez que je me sois engagĂ© sur un chemin autre que celui que vous auriez dĂ©sirĂ© que je suive, Les thĂšses que je dĂ©fends vous dĂ©plaisent ou vous importunent, Ne sont pas de votre goĂ»t les rĂ©alisations auxquelles je convie ceux de « mon monde », mes camarades. Ah ! si j’avais pris une autre route ; si j’avais consacrĂ© un temps moindre Ă  dĂ©fendre des idĂ©es qui vous choquent, des opinions qui vous heurtent — qui vous rĂ©pugnent, parlons net — Ă  proclamer des revendications dont la nĂ©cessitĂ© ne vous paraĂźt pas urgente ! Amis, vous oubliez que j’Ɠuvre selon mon dĂ©terminisme et vous m’en voulez, tout compte fait, de me conduire, par le cerveau et par le geste, selon que }y suis dĂ©terminĂ©. Je ne vous nuis point personnellement, je ne cherche point Ă  vous obliger Ă  suivre le sillon que je trace et, pour le tracer, je ne fais appel ni Ă  ceux qui commandent ni Ă  ceux qui obĂ©issent aux dĂ©tenteurs de la puissance archiste. Il me suffit d’avoir raison pour moi et pour ceux dont la conception de vivre cĂŽtoie la mienne. Me suffit de trouver de la joie dans mon activitĂ© et de savoir qu’à agir dans le mĂȘme sens, quelques-uns ont joui d’un peu de ce bonheur sans lequel la vie n’est qu’une vaste duperie. Bonheur fugitif, limitĂ©, circonstanciel peut-ĂȘtre — mais bonheur quand mĂȘme. Je ne vous dois rien et vous ne me devez pas davantage. Laissez moi donc accomplir ma raison d’ĂȘtre et si, parvenu au bout du chemin, je ne trouvais que cendres ou poussiĂšre, je prĂ©fĂ©rerais encore cela Ă  ĂȘtre restĂ© muet — si j’avais pu l’ĂȘtre — Ă  l’appel de mon dĂ©terminisme. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 9 no. 187 (fin Juillet 1930): 2.

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Points de repĂšre

E. Armand, “Points de repĂšre,” L’en dehors 9 no. 188-189 (mi-AoĂ»t 1930): 5.

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Points de repĂšre

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 9 no. 194-195 (15 Novembre 1930): 9.

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Points de repĂšre

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 10 no. 208-209 (15 Juin 1931): 7.

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Points de repĂšre

On dit que l’espĂ©rance est le pain des malheureux. Je suis las, pour ma part, d’espĂ©rer sans rĂ©aliser, c’est-Ă -dire de remettre Ă  demain le repas que je dois consommer aujourd’hui. Je considĂšre comme mon ami celui qui n’avoue franchement qu’il ne peut pas me fournir ce que je lui demande, mais le camarade. qui me rĂ©pond « espĂšre ». diffĂšre-t-il autant que d’un ennemi ?

* * *

La jeune et fraiche SpĂ©ranza s’étonne du nombre de vieillards qui s’en prennent Ă  des ĂȘtres incapables de leur opposer la moindre rĂ©sistance, mais la jeune et fraĂźche SpĂ©ranza s’insoucie de la tragĂ©die que reprĂ©sente pour celui chez qui les cheveux blancs n’ont pas Ă©teint l’impulsion amoureuse sentir tenus Ă  l’écart, frappĂ©s d’ostracisme, ridiculisĂ©s, dĂ©daignĂ©s, mĂ©prisĂ©s. Ceci parfois explique cela, s’il ne le justifie.

* * *

Le « colonie » ou le milieu social oĂč je veux vivre est celui qui me permettra de SATISFAIRE, en Ă©change de tout mon effort pour le faire rĂ©ussir ou prospĂ©rer :

mon cerveau : par l’étude et la possibilitĂ© du libre examen et des la libre critique dans tous les domaines ;

mes yeux : par la possibilitĂ© de contempler du pittoresque, de l’agrĂ©able et du plaisant ;

ma sensibilitĂ© : par la possibilitĂ© d’éprouver des Ă©motions ou des sensations dynamiques ou apaisantes, selon le cas.

* * *

Dans certains milieux, on affecte de tourner en dĂ©rision les gens d’ñge qui cherchent, pour rĂ©aliser une aventure amoureuse, des jeunes gens (de l’un ou de l’autre sexe). On oublie que ceux ou celles de leur gĂ©nĂ©ration n’ont plus rien Ă  leur apprendre. C’est seulement par la frequentation intime de ceux dont les sĂ©pare une ou deux gĂ©nĂ©rations qu’il leur est possible de reprendre goĂ»t Ă  la vie et se sentir « Ă  la page ». L’antiquitĂ© avait beaucoup mieux compris que nos contemporains ce systĂšme de rĂ©juvĂ©nation naturelle, qui vaut bien les opĂ©rations de nos jours, et que l’esprit de vraie de vraie camaraderie conçoit sans peine.

* * *

La colonie ou le milieu social oĂč je souhaiterais d’exister serait constituĂ© de telle façon qu’il me permettrait d’épuiser le calice des sensations possibles. Ignorant le recours Ă  la violence et `s l’agression entre ceux qui le composeraient, il ne connaĂźtrait ni les « tabous », ni les « interdits », ni les « dĂ©fendus ». Mais cela n’implique pas que je veuille « dĂ©choir ». Si je trempe mes lĂšvres dans toutes les coupes Ă  ma portĂ©e, c’est parce que je sais que je ne m’enivrerai pas.

Imaginez une sociĂ©tĂ© oĂč tous les « droits de l’homme » seraient affirmĂ©s, mais oĂč on nierait aux ĂągĂ©s le droit Ă  l’amour. Et par consĂ©quent, oĂč uns be trouveraient pas les possibilitĂ©s de leurs aspirations sentimentales ou Ă©rotiques. Pourquoi ne pas franchement les supprimer ? Pourquoi leur promettre le bien ĂȘtre, la tranquillitĂ© « pour leurs vieux jours » si on leur refuse ce qui peut, en les rajeunissant, leur redonner goĂ»t Ă  la vie ? Qu’une sociĂ©tĂ© oĂč l’individu est exploitĂ© par le milieu social s’en insoucie, fort bien ! Mas qu’un milieu de camarades y reste indiffĂ©rent, voilĂ  qui est incomprĂ©hensible.

* * *

Je ne nie pas le problĂšme de la vie en sociĂ©tĂ©. Je suis pour la solution que incite l’ĂȘtre humain Ă  tirer de son fonds toutes les ressources latentes pour passer un contrat de bonne entente avec ses semblables sans recourir Ă  la loi. Je rejette toute solution qui mutile l’individu et le mue en un rouage d’une gigantesque mĂ©canique qui fonctionne sans qu’il puisse Ă©mettre un seul avis sur son fonctionnement.

* * *

Il n’est pas vrai que la solution du problĂšme Ă©conomique rĂ©solve le problĂšme humain. Un fonctionnaire ou un ouvrier fasciste, nazi ou soviĂ©tique, bien nourri, bien vĂȘtu et bien logĂ© se dĂ©sintĂ©resse absolument du sort du rĂ©fractaire intellectuel ou moral qui pourrit dans un camp de concentration ou un prison d’Etat.

E. Armand.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 16 no. 287 (mi-Octobre 1935): 56.

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Points de rĂšpere

Je ne suis ni un dieu, ni un surhomme. Je suis un ĂȘtre sensible. Je le suis de par ma constitution physiologique ; je le suis de par ma construction psychologique. Je fuis la souffrance et je n’ai jamais trouvĂ© Ă  la souffrance une utilitĂ© pĂ©dagogique. C’est pourquoi je ne me sentirais jamais complĂštement Ă  l’aise dans un milieu oĂč persiste lu souffrance. Le milieu oĂč je voudrais vivre, oĂč je souhaiterais vivre, est celui oĂč la camaraderie serait poussĂ©e Ă  un tel point de rĂ©alisation que, dans les limites des capacitĂ©s des composants de ce milieu, aucun dĂ©sir ne resterait sans possibilitĂ© de rĂ©ponse, aucune aspiration ne resterait sans possibilitĂ© de rĂ©alisation. On m’a souvent objectĂ© que c’était du domaine de la chimĂšre, mais peul-ĂȘtre, pour passer de la thĂ©orie Ă  la pratique, faudrait-il davantage de bonne volontĂ© que de connaissance, de comprĂ©hensivitĂ© que de raisonnement de raisonnement ? Dans tous les-cas,. j’aime mieux prĂ©senter une conception de ce genre Ă  ceux qu’il m’est possible d’atteindre qu’un idĂ©al d’association oĂč, sous le couvert oĂč sous le prĂ©texte de la camaraderie, le « tant-pis pour-loi » dominerait autant que dans la sociĂ©tĂ© dont, Ă  cor el Ă  cri nous rĂ©clamons la disparition. — E. Armand.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 16 no. 288 (mi-Novembre 1935): 76.

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Points de repĂšre

A force de prĂ©coniser la joie de vivre pendant des lustres el des lustres, un jour vient oĂč l’on s’aperçoit — tardivement — qu’on voudrait bien, soi, en jouir autrement que par la pensĂ©e oĂč la plume. Si on se retourne Ă  ce moment-lĂ  vers ceux qui vous ayant lu, vous approuvaient, avaient souscrit Ă  vos thĂšses et qu’ils fassent dĂ©faut, il s’ensuit une certaine rancƓur, voire une certaine impression d’avoir Ă©tĂ© « refait », « dupĂ© », « estampĂ©.». Et c’est trĂšs humain, ce Sentiment-lĂ .

⁂

Supposons un animateur quiz ait dĂ©clarĂ© Ă  un moment donnĂ© qu’il ne persĂ©vĂ©rerait dans sa propagande qu’à la condition que son milieu, lorsqu’il en manifesterait le besoin, fournisse Ă  ses dĂ©sirs. DĂ©claration ouverte, publique, bien entendu. Je m’estimerais un piĂštre individualiste si l’heure venue je me dĂ©robais Ă  l’exercice direct ou indirect de cette rĂ©ciprocitĂ©. J’aurais dĂ» me tenir Ă  l’écart de ce milieu, prendre pour le moins bien soin de n’en tirer aucun avantage, si je ne me sentais pas en mesure de rĂ©pondre, directement ou indirectement, Ă  l’appel qui, un jour ou l’autre, me serait indubitablement adressĂ©. Sinon, qui me diffĂ©rencierait d’un profiteur
bourgeois ?

⁂

« Tu as bien le temps », affirmaient certains conseilleurs qui, eux, n’attendaient pas au lendemain pour satisfaire leurs appĂ©tits. «Tu rĂ©colteras ce que tu as semĂ© ». En fait de rĂ©colte, tel qui les as Ă©coutĂ©s, Se rĂ©alise um beau jour refoulĂ© et plein d’amertume. Les conseilleurs ont disparu. De bravĂ©s « copains » le consolent. « Tu es trop vieux maintenant ». Pas si vieux pour qu’on ne mette Ă  contribution, d’une façon ou d’une autre, l’effort de toute sa vie, en croyant ĂȘtre quittes par l’envoi de cent sous oĂč de cent francs. O dĂ©rision ! ĂŽ mentalitĂ© de sous-hommes !

E. ARMAND.

E. Armand, “Points de repùre,” L’en dehors 17 no. 306-307 (Mai-Juin 1937): 140.

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Source: Libertarian-labyrinth.org