March 14, 2021
From Libertarian Labyrinth
227 views


  • E. Armand [main page]

Bibliography:

  • E. Armand, “RĂ©flexions sur la situation de l’anarchisme actuel,” La Voix libertaire 4 no. 118 (30 Mai 1931): 2.
  • E. Armand, “RĂ©flexions sur la situation de l’anarchisme actuel,” La Voix libertaire 4 no. 122 (27 Juin 1931): 2.
  • E. Armand, “RĂ©flexions sur la situation de l’anarchisme actuel,” La Voix libertaire 4 no. 131 (29 AoĂ»t 1931): 2.
  • E. Armand, “RĂ©flexions sur la situation de l’anarchisme actuel,” La Voix libertaire 4 no. 144 (28 Novembre 1931): 2.

RĂ©flexions sur la situation de l’anarchisme actuel

I.

En commençant cette sĂ©rie d’articles sur la situation de l’anarchisme actuel je n’émets pas la prĂ©tention de plaire Ă  tout le monde, j’ignore mĂȘme oĂč j’aboutirai. Mon intention est uniquement de signaler quelques faits observĂ©s au cours d’une vie de propagandiste qui commence Ă  s’allonger. Puis, ces faits analysĂ©s, examinĂ©s, d’en tirer des conclusions,

Dans lĂ© dĂ©partement oĂč j’habite — par occasion — une amĂ©ricaine dĂ©ambule, colportant de porte en porte une brochure d’un prix modique — 1 fr. 80 je crois — Ă©ditĂ©e par une secte amĂ©ricaine rattachĂ©e Ă  la doctrine adventiste. Cette amĂ©ricaine, une jeune femme, parlĂ© un français assez incorrect et entachĂ© d’accent ; cela ne l’empĂȘche pas d’entrer en conversation avec ceux qui la reçoivent — et beaucoup de gens l’accueillent — et d’exposer sa chose, mais je ne puis m’empĂȘcher d’admirer le courage de cette missionnaire qui ne se contente pas de prĂȘcher Ă  des convertis, Ă  ses corrĂ©lĂ©gionnaires, mais s’en va hardiment offrir sa littĂ©rature Ă  des « inconnus ».

À des « inconnus », c’est-Ă -dire Ă  ceux qui n’ont point entendu rabĂącher mille fois les mĂȘmes sermons eL les mĂȘmes exhortations — des « inconnus », c’est-Ă -dire l’espĂ©rance et la possibilitĂ© d’action et de rĂ©alisation — des « inconnus », c’est-Ă -dire la perspective d’infuser un sang nouveau dans un corps dĂ©jĂ  vieilli et usĂ©.

On se plaint que les journaux anarchistes ne jouissent que d’un tirage restreint, que les lecteurs auxquels ils s’adressent sont des convaincus, et rien que cela; que les idĂ©es anarchistes ne recrutent pas d’élĂ©ments nouveaux, en rĂ©sumĂ© que le point de vue anarchiste de la vie n’intĂ©resse pas, n’entraine pas, le milieu ambiant ; le vaste, l’immense milieu archiste,

Mais n’y ail pas de le faute et des propagandistes anarchistes et des animateurs de leurs organes ?

Quand les anarchistes se sont-ils mĂ©thodiquement rĂ©solus Ă  faire une propagande rationnelle et raisonnĂ©e, ayant en vue d’atteindre les « inconnus », — rĂ©pĂ©tons-nous — ceux qui ne frĂ©quentent pas les grandes rĂ©unions publiques, passent devant les affiches en haussant les Ă©paules oĂč sans lire, ceux encore qui n’ont jamais entendu parler des anarchistes ou n’en savent que ce qu’en dit la presse de droite, du centre ou de gauche.

Quand les anarchistes sont-ils partis, un Ă  un, deux Ă  deux, les jours ouvrables ou les jours de fĂȘte, avec un stock de brochures dans leur musette, choisissant les heures oĂč l’on rencontre chez eux paysans et villageois, frappant de porte en porte, offrant le contenu de leur sac et liant conversation ?

Ne vaut-il pas la peine, pour la propagande d’idĂ©es qui vous sont chĂšres, de renoncer de temps Ă  autre, au gain d’une journĂ©e de travail, au farniente d’une journĂ©e de repos ?

Quand les anarchistes se sont-ils décidés à diviser une ville, un quartier, en ßlots ; puis à visiter chaque maison, chaque étage, chaque demeure de cet ßlot ?

C’est lĂ , Ă  la campagne et dans la ville, dans ces maisons paysannes, dans ces logements et appartements urbains, que se trouve peut-ĂȘtre le sang nouveau qui revivifiera le mouvement, l’idĂ©ologie, la presse nanarchiste, C’est lĂ  que gitent les « inconnus », ceux qui incarnent l’espĂ©rance et les possibilitĂ©s d’action et de rĂ©alisation !

PrĂȘcher les convertis, la besogne n’est pas difficile ! Le curĂ© de chez nous n’en fait pas davantage.

Tour journal anarchiste qui se crĂ©e — et j’ai derriĂšre moi une expĂ©rience de trente ans — se prĂ©occupe surtout de racoler ses lecteurs et raccrocher ses abonnĂ©s parmi « la clientĂšle » des organes qui existaient avant lui. Ses crĂ©ateurs s’efforcent de se faire Ă©tayer par les publications lues dans un milieu souvent saturĂ© de littĂ©rature analogue, et dont la capacitĂ© d’absorption et de solidaritĂ© est tendue Ă  l’extrĂȘme limite !

Cinquante millions d’ĂȘtres humains comprennent le français. Les journaux des diverses tendances anarchistes sont lus par vingt-cinq mille personnes au grand maximum
 Si cela continue, dans deux gĂ©nĂ©rations, on ne parlera plus ni de l’anarchisme ni des anarchistes. C’est-Ă -dire qu’on en parlera comme l’on discourt des langues mortes oĂč des peuples disparus. Cela naturellement ne veut pas dire que la tournure d’esprit anarchiste ne subsistera pas Ă  l’état latent dans l’espĂšce humaine. Je suis convaincu qu’en fin de compte c’est la conception libertaire de la vie qui triomphera. Mais ce ne sera plus comme rĂ©sultat d’un mouvement ou de mouvements anarchistes nettement caractĂ©risĂ©s et orientĂ©s. (Ce qui Ă  peu d’importance, aprĂšs tout.)

Les anarchistes — individualistes comme communistes — l’auront bien voulu. Ni leurs journaux, ni leurs propagandistes, ne veulent s’adresser aux « inconnus »  qu’ils portent donc la peine de leur nĂ©gligence ou de leur insouciance : Mettons qu’au lieu de 50 millions de personnes comprenant le français il n’y en ait que vingt-cinq, que dix susceptibles d’ĂȘtre atteints. De ces dix millions soustrayons les vingt-cinq mille lecteurs directs ou indirects des publications individualistes oĂč communistes. anarchistes, il reste neuf millions et 975.000 lecteurs possibles.

Qu’ont fait les anarchistes, les jeunes anarchistes en particulier, pour leur faire savoir qu’il existait une littĂ©rature Ă©tendue et diverse oĂč l’on exposait, affirmait, soutenait que l’Etat, le Gouvernement, ses lois, sa morale, ses institutions, n’étaient pas du tout nĂ©cessaires pour asseoir et maintenir les rapports et les relations entre humains ?

RĂ©pondre que personne ne s’intĂ©resse Ă  ces choses oĂč qu’on ne rencontre partout qu’indiffĂ©rence n’est pas rĂ©pondre. C’est se dĂ©rober. A part rĂ©unions et distribution de tracts assimilĂ©s trop souvent Ă  des prospectus, Ă  quelle tactique ont recours les anarchistes pour Ă©veiller l’intĂ©rĂȘt des « inconnus » quant Ă  la solution anarchiste du problĂšme humain et susciter leur intĂ©rĂȘt quant Ă  cette solution ?

Avant de geindre parce que la presse et la littĂ©rature anarchistes n’ont pas de lecteurs — oĂč si peu — qu’on rĂ©ponde d’abord Ă  cette question ?

II

Si les anarchistes se montrent indiffĂ©rents ou tiĂšdes concernant la propagande de leurs opinions oĂč la diffusion de leur littĂ©rature, ils s’intĂ©ressent extensivement, par contre, aux menus et aux grands dĂ©tails de l’existence des composants de leurs milieux, surtout de ceux que leur activitĂ© place, comme on dit, « en vedette ».

Ce n’est pas outrager la vĂ©ritĂ© que de constater que l’esprit « pipelet » dominĂ© Ă©xagĂ©rĂ©ment lĂ  foulĂ©e anarchiste. Non seulement esprit de curiositĂ©, mais esprit de dĂ©nigrement, esprit de « procureur gĂ©nĂ©ral ». Je prĂ©dis un beau succĂšs Ă  l’audacieux affairiste qui s’amuserait Ă  rassembler et Ă  recueillir les potins et les ragots courant sur le compte des anarchistes un peu en vue et Ă  les servir tout chauds chaque semaine Ă  la clientĂšle libertaire, individualiste, comme communiste, omnivore, comme herbivore : celui-lĂ  n’aurait pas besoin de faire appel sur appel Ă  la solidaritĂ© de ses lecteurs.

Savoir comment Tartempionne et Tartempion s’y prend pour boire, manger, dormir, procurer oĂč non du plaisir Ă  ses amis oĂč amies. si elle ou il se couche sur le cĂŽtĂ© droit oĂč le cĂŽtĂ© gauche, en pyjama ou nu comme l’enfant qui vient de naitre. Savoir comment ils se conduisent avec ceux qui cohabitent avec eux, avec leurs patrons, avec leurs clients, avec leurs fournisseurs
 savoir la couleur de leurs sous-vĂȘtements, s’ils se teignent oĂč non les cheveux, si leurs dents sont rĂ©elles ou factices. Ah ! si on pouvait soulever le couvercle crĂąnien et dĂ©chiffrer les rĂȘves, les aspirations secrĂštes, les dĂ©sirs intimes que recĂšle le cerveau ! Et tant pis si l’on ne connaĂźt rien, si l’on ne peut rien dĂ©couvrir broder, forger, inventer, prendre pour « arrivĂ© » le fruit de son imagination et, en parlant de lĂ , dĂ©biter des racontars ou qui n’ont aucune base rĂ©elle ou qui sont grossiĂšrement exagĂ©rĂ©s dĂšs l’origine


« Ah ! tu sais, l’intĂ©rieur de Tartempionne est celui d’une bourgeoise, oĂč [on] prend une douche parfumĂ©e, oĂč elle mange du lapin aux pruneaux
 oĂč elle s’insoucie come poisson d’une pommĂ© de la santĂ© de son mari. » Tartempion est trop coulant oĂč trop sĂ©vĂšre avec sa copine ; quand il part en voyage, il enferme sa compagne Ă  clĂ© : il est dĂ©pensier vu ladre, impuissant ou vĂ©rolĂ©. « On l’a rencontrĂ©, hier, prenant son apĂ©ritif avec un flic en civil ».

Je le tiens de sa copine. C’est son propre frĂšre qui me l’a affirmĂ©. »

Neuf fois sur dix, ceux qui potinent sur Tartempionne ou Tartempion n’ont jamais vĂ©cu en leur compagnie huit jours, que dis-je
 une journĂ©e. Il peut se faire qu’ils n’aient jamais aperçu l’un oĂč l’autre que
 par oui dire. Il se produit que d’un bout Ă  l’autre du monde anarchiste, on sait par le dĂ©tail les us et coutumes de Tartempionne et de Tartempion, us et coutumes dĂ©crits par dĂ©s « rapporteurs » qui n’ont qu’un seul dĂ©faut : ignorer ce qu’ils rapportent.

Chaque fois que je fais une tournĂ©e de causeries, je rencontre de vieux camarades qui ont ni par dĂ©laisser les groupes et cessĂ© de s’intĂ©resser Ă  aucune propagande, lassĂ©s par les histoires qu’on laissait courir sur leur comptĂ© et sur celui d’autrui. A quoi bon — m’ont-ils dit — se prĂ©occuper d’un mouvement qui s’affiche comme Ă©ducateur et aboutit trop souvent Ă  crĂ©er des mentalitĂ©s cancaniĂšres ?

Il est comique, quand on se trouve en prĂ©sence d’une mentalitĂ© de cet acabit, de se remĂ©morer que les anarchistes s’affirment volontiers. dĂ©terministes
 C’est comme j’ai l’avantage de vous l’écrire. Comment se dĂ©clarer dĂ©terministe et reprocher Ă  autrui de se conduire selon son dĂ©terminisme ? Comment peut-on se dire individualiste et blĂąmer un autre individualiste parce que, dans une circonstance donnĂ©e, il s’est conduit autrement que soi, oĂč se serait conduit ?

Qu’on ne s’affiche pas dĂ©terministe, au moins ! Qu’on adhĂšre Ă  la doctrine du libre arbitre et qu’on en accepte toutes les consĂ©quences.

Simon, c’est ignorance ou mauvaise foi.

Accuser quelqu’un d’inconsĂ©quente est facile, comme l’est toute critique, d’ailleurs. Ce qui l’est moins, c’est de dĂ©montrer que l’accusĂ© est inconsĂ©quent quant Ă  son Ă©talon, Ă  lui, de conduite personnelle ; ou quant Ă  la ligne de conduite de l’association Ă  laquelle il appartient.

Cette dĂ©monstration, l’accusateur
 En camaraderie se garde bien de la fournir.

D’ailleurs, vouloir ou prĂ©tendre que chaque unitĂ©, chaque association se conduise, pour l’obtention des rĂ©sultats qu’elle poursuit, ou son dĂ©veloppement, relativement Ă  un Ă©talon uniforme, t’est de l’archisme tout pur.

Des cas se produisent — trop frĂ©quemment — oĂč l’on se trouve en face d’une mauvaise foi calculĂ©e. Il s’agit d’abattre un concurrent gĂȘnant
 On est hĂ©las ! parfois un concurrent gĂȘnant pour son camarade
 Comme discuter ses idĂ©es dĂ©passe la capacitĂ© du gĂȘnĂ©, il prĂ©fĂšre diffamer oĂč calomnier.. Il en reste toujours quelque chose, Basile dixit.

L’attaquĂ©, le calomniĂ© rĂ©pond ; le diffamĂ© se redresse, naturellement. Il me veut pas se laisser faire. Tu me prĂ©tends ceci ou cela, mais toi, n’es-tu pas cela ou ceci ? Balaye donc le devant de la porte avant de t’occuper si ma façade est repeinte. Il y a une paille dans mon Ɠil, mais la poutre qui est dans le tient !

Ah ! le beau scandale. Et toute la galerie de s’esclaffer !

Mais donnez-moi un peu des nouvelles de la propagande sĂ©rieuse accomplie avec des journaux oĂč l’on s’entredĂ©chire Ă  belles dents. S’il en tombe un exemplaire entre les mains de ce fameux « anarchiste qui s’ignore », il en concluera que dans le milieu oĂč on le convie Ă  entrer, c’est la mĂȘme chose que dans tous les autres milieux, qu’on s’y dĂ©bine et qu’on s’y ridiculise Ă  qui mieux mieux. Les procĂ©dĂ©s de polĂ©mique en usage y sont les mĂȘmes que ceux dont se servent les bourgeois. On proclame la paix universelle et on commence par se faire la guerre « entre soi ».

Le VoilĂ , l’inconsĂ©quence cardinale !

Comme s’il n’existait pas assez de place pour que les divers propagandistes anarchistes et leurs propagandes ne puissent Ɠuvrer et se dĂ©velopper, chacun de son cĂŽtĂ©, sans gĂȘner, sans dĂ©ranger, sans troubler l’effort des autres.

Votre propagande personnelle n’intĂ©resse pas les autres Ɠuvres, les autres propagandistes.
 la belle affaire ! Votre vanitĂ© peut en souffrir momentanĂ©ment, mais croyez-moi, si votre effort rĂ©pond Ă  un besoin Ă©vident, Ă  une nĂ©cessitĂ© certaine, elle percera, envers et contre tous. Soyez un peu moins pressĂ©, surtout, et ne vous illusionnez pas sur la portĂ©e vraie de votre tentative. Vous ne resservirez jamais que de l’ancien neuf. Nihil novum sub sole.

J’aperçois trois causes Ă  la persistance des polĂ©miques personnelles, selon le clichĂ© :

1° L’infidĂ©litĂ© des Ɠuvres anarchistes Ă  leur rĂŽle Ă©ducateur : la polĂ©mique de personnes, diffamation ou calomnie n’émancipe pas, ne libĂšre pas, n’affranchit pas : elle laisse le lecteur vautrĂ© dans la boue de sa barbarie instinctive, primordiale. Sauf dans des circonstances exceptionnelles, une publication anarchiste ne rĂ©pondra que par quelques lignes conciliantes aux attaques dont elle peut ĂȘtre l’objet de la part de personnalitĂ©s oĂč Ɠuvres libertaires ;

2° L’emballement du diffamĂ© ou du polĂ©miquĂ© qui, au lieu de regimber, devrait tout bonnement rĂ©pondre Ă  son agresseur que, n’ayant pas passĂ© d’engagements avec lui quant Ă  sa façon de se comporter en telle ou telle circonstance ou de faire sa propagande, il ne lui doit aucune explication ;

3° La veulerie des abonnĂ©s ou lecteur des journaux oĂč l’on fait de la polĂ©mique personnelle, oĂč l’on dĂ©molit, oĂč l’on « esquinte » les militants. Au lieu de se dĂ©sintĂ©resser massivement des publications qui commencent l’attaque, de leur couper les vivres, ils leur permettent de continuer leur louche besogne en leur envoyant leurs gros sous.

Tant pis si le « copain qui s’ignore », en prĂ©sence de cet entr’égorgement
 en toute cordialitĂ©, bien entendu. prĂ©fĂšre continuer Ă  s’ignorer. Qui lui donnerait tort ?

III

Que cette question a fait couler d’encre ! Et les « Qu’est-ce qu’un anarchiste ? » de rivaliser avec les « ce que nous sommes », les « ce que nous voulons », etc. MĂȘme quand le titre n’y est pas, l’esprit y domine. Au fait : qu’est-ce donc qu’un anarchiste ?

Est-ce vouloir et poursuivre la transformation de la sociĂ©tĂ© selon un rythme et un programme rĂ©glĂ© Ă  l’avance ? Est-ce ĂȘtre syndicaliste, attendre du syndicalisme, qu’il rĂ©solve dans certaines conditions ce qu’on appelle la question sociale ? Est-ce ĂȘtre coopĂ©rateur, considĂ©rer le coopĂ©ratisme comme l’instrument rĂ©novateur des mentalitĂ©s ?

Il est Ă©vident qu’on peut considĂ©rer le socialisme, le syndicalisme, le coopĂ©ratisme Ă  un point de vue anarchiste, Ă  condition qu’on s’entende bien sur la signification des termes anarchie, anarchisme, anarchiste.

Quoi qu’en disent rĂ©volutionnaires, socialistes, communistes, coopĂ©rateurs el leurs thĂ©oriciens les plus en renom, anarchie ne veut pus dire autre chose qu’absence ou nĂ©gation de l’archie, de l’autoritĂ© gouvernementale ou de toute autoritĂ© y ressemblant. Il n’y a pas un seul mot de français, ni dans les langues Ă©trangĂšres, composĂ© avec la racine archie (archĂ©) qui ne comporte cette signification d’autoritĂ© gouvernementale (monarchie ; gouvernement d’un Etat rĂ©gi par un seul chef ; heptarchie : gouvernement simultanĂ© de sept rois ; tĂ©trarchie : gouvernement simultanĂ© de quatre empereurs oĂč rois ; Ă©xarchat : gouvernement exercĂ© par le reprĂ©sentant de l’empereur de Constantinople en Afrique ou en Asie ; archonte : premier magistrat des rĂ©publiques grecques ; ethnarchie ; gouvernement d’un ethnarque, chef de province ; pentarchie : gouvernement simultanĂ© de cinq chefs ; hiĂ©rarchie ; ordre et subordination des autoritĂ©s ecclĂ©siastiques, civiles et militaires ; oligarchie : gouvernement oĂč l’autoritĂ© est entre les mains de quelques familles puissantes). On ne saurait faire fi de la signification d’une racine aussi caractĂ©ristique sans s’exposer Ă  se voir taxĂ© d’ignorance. Et il semble alors prĂ©fĂ©rable de se servir d’un autre terme oĂč d’un mot nouveau.

Donc l’anarchie est un Ă©tat d’ĂȘtre social qui ignore l’autoritĂ© gouvernementale, oĂč s’en passe ; l’anarchisme est la philosophie ou la doctrine de cotte conception, l’anarchiste est celui qui, personnellement, et pour le milieu auquel il peut appartenir, nie l’autoritĂ© gouvernementale et s’en passe.

Comme l’autoritĂ© gouvernementale s’est toujours manifestĂ©e dans la politique, dans l’économie, dans les mƓurs, dans l’instruction, dans l’éducation, dans les activitĂ©s rĂ©crĂ©atives, dĂ©crĂ©tant, intervenant, rĂ©glementant, interdisant telle action, obligeant Ă  telle autre, que ce soit oĂč non d’accord avec les besoins ou les dĂ©sirs des administrĂ©s (dont une minoritĂ©, au moins, l’est contre son grĂ©), il s’ensuit que l’anarchiste est celui qui, au point de vue politique, Ă©conomique, Ă©thique, Ă©ducatif, rĂ©crĂ©atif, nie l’autoritĂ© gouvernementale ou l’ignore, ou s’en passe.

Cette dĂ©finition est trĂšs intĂ©ressante parce qu’elle implique que se passer de toute autoritĂ© gouvernementale, c’est-Ă -dire imposĂ©e — el c’est ce qui caractĂ©rise l’archie, le commandement politique, le gouvernement — ne signifie pas ; vouloir se passer d’une rĂ©glementation acceptĂ©e, tels les articles d’un contrat passĂ© entre un, deux, cent, mille individus quelconques, et un, deux, cent oĂč mille autres individus, dĂšs lors que le contrat est volontaire.

Et, puisque l’archie ou l’autoritĂ© gouvernementale rĂ©gente aussi bien les mƓurs que l’éducation, l’instruction ou les rĂ©crĂ©ations, on peut aussi bien ĂȘtre anarchiste en matiĂšre de mƓurs, d’éducation, d’instruction ou de rĂ©crĂ©ations qu’on l’est en matiĂšre d’économie oĂč de politique.

Celle remarque est trĂšs importante, car on rencontre des personnes qui limitent l’anarchie aux question politiques ou Ă©conomiques

L’autoritĂ© gouvernementale ne s’exerce pas seulement, en effet, dans le domaine de la politique et de l’économie sociale, elle s’exerce aussi dans celui de la morale, de l’instruction, de l’éducation, des diffĂ©rents modes de rĂ©crĂ©ation et de dĂ©tente. C’est par celles-ci qu’elle rend plus acceptable l’archisme politique et Ă©conomique.

S’insurger contre l’autoritĂ© gouvernementale en matiĂšre d’éducation, d’instruction, de mƓurs, etc., l’ignorer, s’en passer, soit seul, soit associĂ©, c’est mettre en pĂ©ril l’autoritarisme politique ou Ă©conomique, diminuer son emprise, Ă©branler ses bases. C’est pourquoi les gouvernements sont disposĂ©s, par exemple, Ă  la libertĂ© des mƓurs. Is se rendent compte que la dĂ©sobĂ©issance consciente en matiĂšre de mƓurs frappe d’inutilitĂ© et de caducitĂ© les recommandations et les prescriptions archistes en fait de morale gĂ©nĂ©rale. Qui, par exemple, considĂšre comme inopĂ©rants et asservissants les privilĂšges lĂ©gaux et sociaux accordĂ©s Ă  la virginitĂ©, Ă  la fidĂ©litĂ© conjugale, Ă  la lĂ©gitimitĂ© des: enfants conçus dans le mariage, Ă  l’exclusivisme amoureux, aux relations sexuelles permises ou dites normales, Ă  la monogamie, ou Ă  la polygamie, selon les cas, en un mot aux bonnes mƓurs, celui-lĂ  est beaucoup moins disposĂ© Ă  accepter comme douĂ©s de valeur les conventions ou les lois relatives Ă  l’économie politique ou sociale, etc. Qui ne respecte pas le propriĂ©tarisme d’un seul sur le corps d’autrui, aura tendance Ă  ne pas respecter le monopole d’un seul sur plus d’instruments de travail ou de sol qu’il n’est capable de faire valoir par et pour lui-mĂȘme, Et ainsi de suite.

S’élever contre l’archisme en matiĂšre d’économie sociale ne signifie pas non plus l’adoption d’une conception unique en matiĂšre Ă©conomique, n’implique pas fatalement qu’on soit communiste, syndicaliste, collectiviste, coopĂ©rateur, etc
 En effet, le collectivisme, le communisme, le syndicalisme, le coopĂ©ratisme, etc, peuvent coexister avec un gouvernement et l’exercice de l’autoritĂ© en matiĂšre gouvernementale.

Etre anarchiste en matiĂšre Ă©conomique, cela, signifie qu’on veut rĂ©soudre de grĂ© Ă  grĂ© avec autrui, isolĂ©ment on associativement, sans intervention oĂč immixtion gouvernementale, le problĂšme de l’économie individuelle ou sociale. La question n’est pas la forme de la solution, mais la maniĂšre dont elle est appliquĂ©e : archiste, avec coercition ou contrĂŽle de l’autoritĂ© gouvernementale — ou anarchiste, sans coercition oĂč contrĂŽle de l’autoritĂ© gouvernementale.

VoilĂ  pourquoi on peut, anarchiste, ĂȘtre, Ă©conomique parlant, individualiste ou communiste, partisan de l’une ou de l’autre de ces formules « Ă  chacun selon son effort » ou « Ă  chacun selon ses besoins » (donnant au mot effort ou besoins une signification relative Ă  l’individu ou Ă  l’association). VoilĂ  pourquoi, Ă©tant anarchiste, on peut prĂ©coniser le systĂšme de la propriĂ©tĂ© du moyen de production et de la libre disposition de l’effort individuel ou associĂ©, ou celui (sous une forme oĂč une autre), de la mise et prise au tas — vouloir la remise de ce qu’on appelle les « services publics » Ă  des associations concurrentes oĂč Ă  la collectivitĂ© (sous une forme oĂč une autre). L’expĂ©rience montre et montrera lequel de ces systĂšmes dĂ©veloppera davantage la mentalitĂ© anarchiste des individus et l’esprit anarchiste des associations. Vouloir, par les uns oĂč les autres de ces systĂšmes, monopoliser le sol, les moyens de production, les facultĂ©s d’expression et de rĂ©alisation, c’est faire acte d’archisme. Comme c’est agir en archiste que d’entraver ou en empĂȘcher la propagande. Toute organisation ou conception individualiste, socialiste, syndicaliste, collectiviste, communiste, coopĂ©rative ou autre, qui comporte une entrave quelconque Ă  la propagande et Ă  la rĂ©alisation d’une conception autre que la sienne, — alors que celle-ci implique la nĂ©gation du l’ignorance de l’autoritĂ© gouvernementale (d’une autoritĂ© extĂ©rieure Ă  l’unitĂ© humaine ou au groupe, ce qui est la mĂȘme chose), — agit en archiste,

Cette affirmation est valable pour le prĂ©sent el pour l’avenir, Elle s’entend de tous les lieux et de tous les temps. Tout milieu communiste anarchiste qui implique l’interdiction de la propagande individualiste anarchiste — et vice-versa — agit en archiste.

On comprend que dans leurs organes et mĂȘne dans leurs rĂ©unions, communistes ou individualistes anarchistes se limitent Ă  certaines propagandes, en Ă©liminent d’autres. On ne saurait admettre qu’il mettent une entrave quelconque Ă  la propagande et Ă  la rĂ©alisation d’aucune des conceptions de vie hors-autoritĂ© gouvernĂ©mentale qui se peuvent imaginer, en fait d’économie, d’intellectualisme, de mƓurs, de rĂ©crĂ©ations, etc. Et leur critique nĂ©cessairement s’arrĂȘter au point oĂč elle risque d’attirer l’attention de l’Etat (police, parquet, etc.) sur les propagandistes ou les rĂ©alisateurs de ces conceptions. Sinon, c’est consciemment ou inconsciemment du mouchardage.

On me dira que ces choses Ă©taient connues depuis longtemps. J’estime, pour diffĂ©rentes raisons, qu’il n’était pas inutile de les rĂ©pĂ©ter.

IV

J’arrive Ă  la fin de cette sĂ©rie d’articles. Conclusion : Je ne pense pas que la solution anarchiste puisse prĂ©valoir si elle n’est pas prĂ©parĂ©e de longue main par une transformation de la mentalitĂ© gĂ©nĂ©rale. Et ce ne sont pas les discussions interminables — et toutes thĂ©oriques —— sur la façon dont les anarchistes s’y prendront pour accomplir ou orienter ou mener Ă  bonne fin la rĂ©volution qui me feront changer d’opinion.

RĂ©diger des programmes, composer des manifestĂ©s, tenir des congrĂšs ne fera pas avancer le problĂšme d’un pas. Quel chiffre rĂ©el d’anarchistes reprĂ©sentent les dĂ©lĂ©guĂ©s de groupes dans un congrĂšs ? Par combien de personnes sont lues les publications se rĂ©clamant d’un aspect quelconque de l’anarchisme ? Sur ces adhĂ©rents aux groupements anarchistes, sur ces lecteurs de pĂ©riodiques anarchistes oĂč anarchisants, sur les auditeurs des rĂ©unions libertaires, combien sont disposĂ©s Ă  entreprendre une action efficace — disposĂ©s Ă  risquer leur peau ?

Palabrer est bien, savoir, cela serait peut-ĂȘtre mieux, Ă  mon sens bien entendu.

La vĂ©ritĂ© est que la presse anarchiste ne touche, n’atteint, qu’un nombre infime, insignifiant, de lecteurs. Tant qu’elle se cantonnera dans la doctrine, tant qu’elle ne s’occupera que de discussions sur ce qui est anarchiste (communiste, ou individualiste), ses communiquĂ©s seront toujours rĂ©digĂ©s, de la mĂȘme façon : « situation inchangĂ© ».

Le grand public ne s’intĂ©resse pas aux questions, de doctrine et les programmes le laissent indiffĂ©rent. Qui croit Ă  la valeur d’un programme ? Pour crĂ©er une mentalitĂ© anarchiste individualiste ou communiste — il faut autre chose que des manifestes et des proclamations, il faut dĂ©montrer l’inutilitĂ© et la nocivitĂ© de l’Etat. D’abord. I1 faut ensuite saper tous les prĂ©jugĂ©s intellectuels, Ă©conomiques et moraux entretenus par les institutions anarchistes pour que se maintiennent au-pouvoir ceux qui en profitent : monopoleurs et privilĂ©giĂ©s de toutes sortes.

Pour crĂ©er une mentalitĂ© anarchiste, il est nĂ©cessaire d’inspirer la haine de la domination partout oĂč elle s’exerce, dans le domaine de l’économie comme dans celui de la moralitĂ©, en ce qui concerne l’éducation comme en ce qui Ă  trait au plaisir. C’est Ă©vident, Mais insuffler la haine de l’archisme ne suffit pas — on ne construit un avec la haine — il faut dĂ©montrer l’inutilitĂ© de la domination Ă©tatiste et de l’économie capitaliste

Je ne conteste pas que la poignĂ©e d’anarchistes ou d’anarchisants. que nous sommes n’ait pas besoin de revues doctrinales, de pĂ©riodiques idĂ©ologiques. Ne pas satisfaire ce besoin marquerait plus qu’un recul : une dĂ©route.

Mais si l’on veut atteindre la masse ou une, partie suffisante de l’ensemble humain, il faut autre chose que de la doctrine ou de l’idĂ©ologie, il faut crĂ©er des feuilles populaires s’occupant chacune d’un sujet et poursuivant un hui concret et traitant la question Ă  laquelle elle se consacre de façon absolument non-conformiste. Economie sociale, Ă©ducation, sexualisme, religion, hygiĂšne, science, littĂ©rature, art, thĂ©Ăątre, divertissements, toutes les nĂ©cessitĂ©s de l’unitĂ© sociale, toutes les branches du savoir humain. A quoi bon parler d’anarchisme : mais une attitude politique, anti-archiste, anti-religieuse, nettement matĂ©rialiste el mĂ©caniste ; des publications qui soient rĂ©digĂ©es par des femmes et des hommes ayant fait table rase — pour de vrai — de tout ce qu’enseignent, louent ou favorisent l’Etat, les Ă©glises ou les moralistes. Non par des partisans.

Qui ne s’aperçoit que la multitude est dĂ©goĂ»tĂ©e des journaux de parti et des querelles de partisans. Elle soupire aprĂšs ce que nul journal ne lui Ă  jamais donnĂ© : des pĂ©riodiques oĂč on ne prĂȘche pas pour une chapelle.

Quel beau journal il reste Ă  crĂ©er — un journal fait par des anarchistes et oĂč l’on ferait de l’anarchisme sans jamais en parler, eh souffler un mot — un quotidien oĂč les faits divers seraient prĂ©sentĂ©s de telle façon, les reportages menĂ©s dĂ© telle sorte, la politique traitĂ©e de telle maniĂšre que ceux qu’il atteindrait se dĂ©goĂ»teraient d’eux-mĂȘmes de l’archisme et de ses souteneurs !

Ah ! si j’avais l’argent qu’il faut !

Ce que j’écris quant aux journaux s’applique Ă©videmment aux rĂ©unions.

J’estime que des hebdomadaires genre « Canard EnchainĂ© » (qui est loin cependant d’ĂȘtre parfait, feraient davantage pour crĂ©er une mentalitĂ© anarchiste dans les masses que cent journaux Ă  l’usage des initiĂ©s.

Depuis trente ans que je consacre Ă  l’anarchisme Je meilleur de moi-mĂȘme — on fait ce que l’on peut — je vois toujours quatre ou cinq revues ou journaux se disputer les dix Ă  quinze mille lecteurs qui constituent le fond de la clientĂšle anarchiste dĂ© langue française (et ça ne se fait pas toujours trĂšs proprement), sans savoir s’ils auront les ressources nĂ©cessaires pour payer l’impression de leur prochain numĂ©ro.

Quelle influence le mouvement que reprĂ©sente cette presse peut-il avoir sur les 50 millions d’ĂȘtres humains qui parlent on comprennent la langue française ?

Pour les pays de langue anglaise la situation est bien pire. Sur plus de 170 millions d’habitants, la presse anarchiste n’est pas capable de rĂ©unir 5.000 lecteurs assidus et un grand nombre de ceux-ci ne sont pas des anglo-saxons d’origine. Un camarade amĂ©ricain m’écrivait, il y a peu de temps, que tirer Ă  mille exemplaires pour un journal anarchiste est un vĂ©ritable exploit. Et en Angleterre ?

Selon moi, le salut pour l’anarchisme n’est ni dans les congrĂšs ni dans les programmes, mais dans la pĂ©nĂ©tration mĂ©thodique des diffĂ©rents milieux humains, considĂ©rĂ©s au point de vue de leurs activitĂ©s, de leurs besoins, de leurs dĂ©sirs, de leurs passions, de.leurs aspirations. Tant que l’on n’aura pas saturĂ© la mentalitĂ© des humains de dĂ©goĂ»t pour les idĂ©es religieuses et morales, en cours, tant qu’on ne l’aura pas convaincue de l’inutilitĂ© de l’autoritĂ© Ă©tatiste et de la nocivitĂ© de l’économie capitaliste, tant qu’on ne l’aura pas persuadĂ© de l’avantage du volontaire sur l’imposĂ©, il me semblera illogique et mal fondĂ© de parler des possibilitĂ©s d’instauration ou d’avĂšnement d’un monde ou d’une sociĂ©tĂ© anarchiste de quelque envergure.

Il est vrai qu’on peut prĂ©fĂ©rer, Ă  quelques-uns, se gargariser de grands mots et de phrases sonores et aboutir, dans la pratique, Ă  rester un tout petit milieu au sein d’un immense ensemble. Il est vrai qu’on peut poursuivre comme rĂ©sultat unique de maintenir: vivants. des milieux sĂ©lectionnĂ©s. Cette tĂąche a sa valeur et je ne la conteste pas, mais pourquoi ne pas mettre franchement les choses au point?

En n’oubliant point que ces petits groupements de lecteurs ou, de doctrinaires ne subsistent que dans la mesure oĂč l’ensemble accepte qu’on puisse penser, opiner ou Ɠuvrer publiquement autrement que la majoritĂ© de ses constituants moyens.

Or, cette attitude, dans une sociĂ©tĂ© humaine quelconque, postule dĂ©jĂ  une mentalitĂ© imbibĂ©e d’anarchiste. — E. Armand.




Source: Libertarian-labyrinth.org