June 12, 2021
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XuĂąn Rayne, travailleur du sexe vietnamien et anarchiste

Nous avons interviewĂ© XuĂąn Rayne, un anarchiste vietnamien et un travailleur du sexe non binaire basĂ© aux États-Unis, pour connaĂźtre leurs points de vue sur l’intersection de leurs identitĂ©s, les voies de la solidaritĂ© internationale entre les travailleurs du sexe et la façon dont les travailleurs en gĂ©nĂ©ral peuvent se tenir aux cĂŽtĂ©s des travailleurs du sexe. XuĂąn utilise tous les pronoms.
A translation of our interview with XuĂąn Rayne into French. Translated by Al Raven.

MĂšo Mun : Bonjour ! Parlez-nous un peu de vous. Comment ĂȘtes-vous venue aux Etats-Unis, et quelle est votre relation avec le Vietnam ?

XuĂąn Rayne : Bonjour, je m’appelle XuĂąn. Je suis basĂ©e Ă  San Diego, en Californie.

Je suis nĂ©e aux États-Unis. Mes parents sont tous deux originaires du nord du Vietnam. Leurs familles ont migrĂ© vers le Sud aprĂšs la partition. Ils se sont rencontrĂ©s Ă  San Diego aprĂšs ĂȘtre venus par bateau et par les camps de rĂ©fugiĂ©s. Je ne savais pas qu’il y avait des Vietnamiens qui n’Ă©taient pas arrivĂ©s en bateau ! Je sortais avec un type dont la famille Ă©tait venue aux États-Unis par avion et je me disais : “l’avion Ă©tait une option ? !”. Mes parents et grands-parents qui m’ont Ă©levĂ© ne parlaient pas beaucoup du Vietnam, sauf pour me dire que je devais ĂȘtre reconnaissant pour ce que j’ai tout en me mettant en garde contre la perte de mes racines — “đừng máș„t gốc.” Ce qui est trĂšs drĂŽle car j’Ă©tais entourĂ©e de non-vietnamiens et encouragĂ©e Ă  m’assimiler pour “rĂ©ussir”. Le vietnamien Ă©tait ma premiĂšre langue, mais maintenant je ne retiens qu’un niveau de premiĂšre ou deuxiĂšme annĂ©e.

Mes parents ont quittĂ© le Vietnam, on peut donc dire qu’ils sont “anticommunistes”. Ma mĂšre parle du communisme comme de quelque chose qui “semble ĂȘtre une bonne idĂ©e, mais ce n’est pas comme ça que ça s’est passĂ©â€. Et comme je ne me suis jamais sentie Ă  ma place aux États-Unis, je m’attendais Ă  me sentir comme chez moi au Vietnam ? Mais il y a six ou sept ans, lorsque j’ai visitĂ© le Vietnam (mes grands-parents paternels — ĂŽng bĂ  nội vivent Ă  Hồ ChĂ­ Minh Ville) — que j’avais toujours cru ĂȘtre un pays communiste — j’ai Ă©tĂ© surprise : “Ce n’est pas pareil ? N’est-ce pas un peu capitaliste ? C’est peut-ĂȘtre parce que je suis un occidental dĂ©semparĂ©â€ (rires). Maintenant, j’ai acceptĂ© le fait que je me sentirai toujours un peu comme si je n’appartenais Ă  aucun des deux pays.

Pourquoi ĂȘtes-vous devenu un travailleur du sexe ?

Je l’ai fait pour l’argent. J’ai toujours eu une relation instable avec ma famille. Mes parents rĂ©fugiĂ©s attendaient beaucoup de moi et de mes rĂ©sultats scolaires ; ils Ă©taient autoritaires et contrĂŽlants car ils voulaient que leurs enfants rĂ©ussissent. Nous Ă©tions censĂ©s rĂ©aliser le “rĂȘve amĂ©ricain” pour que leurs sacrifices et leurs difficultĂ©s en valent la peine. Il n’y avait pas de place pour les intĂ©rĂȘts ou les relations qui n’avaient pas pour but d’entrer dans une Ă©cole prestigieuse ou d’obtenir un emploi prestigieux. Je ne pouvais pas le tolĂ©rer. Nous nous sommes beaucoup disputĂ©s lorsqu’ils m’Ă©levaient.

À 18 ans, mon pĂšre m’a mis Ă  la porte et a cessĂ© de me soutenir. N’ayant aucune expĂ©rience professionnelle puisqu’on m’avait interdit de trouver un emploi, je suis devenue sans-abri et j’ai dĂ» dormir chez des amis, dans des voitures ; le travail du sexe Ă©tait le moyen pour moi de devenir financiĂšrement indĂ©pendante, rapidement. Depuis lors, j’ai pratiquĂ© le travail du sexe par intermittence pendant une dizaine d’annĂ©es. J’ai aussi travaillĂ© dans d’autres secteurs, comme la restauration, mais ces emplois sont mal payĂ©s et les conditions de travail sont mauvaises. Une fois que vous faites du commerce du sexe, il est impossible de faire d’autres services Ă  la clientĂšle mal payĂ©s sans vous dire : “Je pourrais gagner cet argent beaucoup plus vite.” Dans le travail de service Ă  la clientĂšle, vous devez faire face Ă  de longues heures, Ă  des courbatures et Ă  des brĂ»lures, et vous devez supporter un mauvais comportement de la part des clients en droit et des patrons ou directeurs — pour un salaire de misĂšre. J’ai occupĂ© de nombreux emplois, mais je reviens au travail du sexe parce qu’il me permet de mieux contrĂŽler mon temps et mon corps.

Quelles étaient les conditions de travail lorsque vous avez commencé, et se sont-elles améliorées ?

Le travail sexuel Ă©tait illĂ©gal dans tous les États-Unis lorsque j’ai commencĂ© (Ă  l’exception de certains quartiers de Las Vegas, au Nevada). Comme l’achat et la vente de services sexuels Ă©taient criminalisĂ©s, je voulais garder les choses aussi secrĂštes, privĂ©es et anonymes que possible. J’avais peur de me faire prendre par la police, d’ĂȘtre arrĂȘtĂ©e et d’ĂȘtre accusĂ©e de prostitution ou de traite. J’ai commencĂ© par faire des rencontres en personne ou de l’escorte, en utilisant Craigslist pour trouver des clients. C’Ă©tait une plateforme Ă  faible coĂ»t — il n’Ă©tait pas nĂ©cessaire de payer pour les annonces. Je pouvais simplement poster une annonce textuelle, sans photos, et utiliser une adresse Ă©lectronique et un faux nom. Je travaillais toute seule, je ne pouvais pas essayer de trouver et d’entrer en contact avec d’autres travailleurs du sexe de peur de me faire prendre.

Depuis lors, de nouvelles lois anti-travail du sexe ont Ă©tĂ© adoptĂ©es et la police s’est intensifiĂ©e. Cela ne fait qu’aggraver nos conditions de travail. Les forces de l’ordre et les ONG ont menĂ© des campagnes trĂšs efficaces contre la “traite des ĂȘtres humains” pour faire adopter des lois visant les espaces et les ressources que les travailleurs du sexe utilisent, tant physiques que virtuels. La promulgation de la loi FOSTA-SESTA ​​​​​​1 en 2018 a rendu les sites web et les fournisseurs de services qui hĂ©bergent des contenus de travailleurs du sexe responsables de la facilitation de la traite. En rĂ©ponse, les services web, notamment les mĂ©dias sociaux, ont renforcĂ© leurs conditions de service autour de la nuditĂ© et de l’expression sexuelle, y compris l’Ă©ducation sexuelle, la santĂ© sexuelle et les sujets queer/LGBT — appliquant globalement plus de censure. Cette situation pousse les travailleurs du sexe Ă  se rĂ©fugier dans des espaces plus spĂ©cialisĂ©s et sĂ©grĂ©guĂ©s, exclusivement rĂ©servĂ©s aux “adultes”, dont le coĂ»t d’entrĂ©e est plus Ă©levĂ© et qui sont plus susceptibles d’ĂȘtre la cible des forces de l’ordre. Cela ressemble beaucoup Ă  ce qui s’est passĂ© pour le travail du sexe dans l’espace physique lorsque les promenades ont Ă©tĂ© “nettoyĂ©es” pour augmenter la valeur des propriĂ©tĂ©s et la vente au dĂ©tail par le biais de la rĂ©pression des personnes de classe infĂ©rieure et de leurs comportements indĂ©sirables (travail du sexe et consommation de drogues, notamment). Face Ă  cette menace accrue de punition, les travailleurs du sexe prennent plus de risques, par exemple en se rendant dans des zones plus sombres et plus calmes, dans des lieux inconnus, et en travaillant seuls plutĂŽt qu’avec des amis ou des alliĂ©s afin d’Ă©viter l’attention des forces de l’ordre. Le fait d’ĂȘtre isolĂ© socialement rend le travail plus dangereux.

Dans le passĂ©, je pouvais facilement obtenir des clients sans avoir Ă  mettre de photos de moi ou Ă  attacher un nom et une identitĂ© Ă  mes annonces. Avec la diminution des espaces publicitaires et du nombre de clients potentiels, les travailleurs du sexe sont de plus en plus nombreux Ă  devoir Ă©tablir une prĂ©sence sur les rĂ©seaux sociaux pour trouver des clients et les rassurer sur le fait que nous ne sommes pas des escrocs ou des agents de la force publique. Cela nous rend plus vulnĂ©rables Ă  la surveillance. En fait, j’ai commencĂ© Ă  utiliser Twitter pour trouver plus de clients aprĂšs la fermeture de Craigslist et Backpage. Lorsque les clients et les revenus se font plus rares, les travailleurs du sexe prennent plus de risques pour gagner l’argent nĂ©cessaire au loyer et Ă  la survie, ce qui accroĂźt leur vulnĂ©rabilitĂ©. Je suis privilĂ©giĂ© dans la mesure oĂč je n’ai jamais eu Ă  travailler dans la rue, qui est le moyen le plus dangereux mais aussi le plus accessible de faire du travail sexuel. C’est dangereux en raison de l’exposition accrue Ă  la police et de la moindre capacitĂ© Ă  filtrer les clients. Mais comme je ne parlais pas Ă  d’autres travailleurs du sexe et que je n’avais pas de rĂ©seau de soutien par les pairs, je n’avais pas non plus l’habitude de filtrer mes clients.

Que faites-vous dans votre travail ?

Mon travail est trĂšs similaire Ă  d’autres emplois de service Ă  la clientĂšle, comme dans un magasin ou dans un cafĂ©. D’abord, je dois rĂ©diger des annonces, prendre de jolies photos de moi et les afficher. Ensuite, je filtre mes clients pour obtenir le plus d’informations possible — photos de leurs piĂšces d’identitĂ©, noms de leurs lieux de travail — pour ma propre sĂ©curitĂ©. AprĂšs cela, il faut s’habiller, se maquiller et se rendre Ă  la rĂ©union. Il faut aussi parler aux clients pour savoir comment je peux les aider. Le stress est exactement le mĂȘme que dans n’importe quel autre emploi oĂč l’on fournit un service.

AprĂšs l’adoption de la FOSTA-SESTA, j’ai Ă©galement ouvert un compte OnlyFans pour diversifier mes revenus. Mais seul un trĂšs faible pourcentage de personnes peut vivre pleinement de OnlyFans. Le commerce du sexe en ligne n’est pas mon point fort, car il requiert des compĂ©tences diffĂ©rentes et je m’en sors mieux en personne.

Vous ĂȘtes un fervent dĂ©fenseur de la dĂ©pĂ©nalisation totale du travail du sexe. Pourquoi la dĂ©criminalisation totale et non la lĂ©galisation ou le modĂšle nordique ?

Pour faire simple, le modĂšle nordique, ou la dĂ©criminalisation partielle du travail du sexe, signifie que la vente de services sexuels est acceptable, mais pas leur achat. Cela ne fonctionne pas, car la prostitution est gĂ©nĂ©ralement une activitĂ© Ă  laquelle les gens se livrent lorsqu’ils n’ont pas d’autre choix, et lorsque le nombre de clients diminue, les travailleurs sont de plus en plus dĂ©sespĂ©rĂ©s. Ce modĂšle n’est pas non plus centrĂ© sur les besoins des personnes qui pratiquent le travail du sexe : la sociĂ©tĂ© nous considĂšre toujours comme une nuisance, elle souhaite simplement que la prostitution disparaisse. Nous avons Ă©galement un retour d’information en temps rĂ©el sur ce modĂšle de la part des organisations de travailleurs du sexe dirigĂ©es par des pairs dans des pays comme la SuĂšde et l’Irlande, oĂč les travailleurs du sexe sont toujours harcelĂ©s par la police, expulsĂ©s et perdent la garde de leurs enfants, simplement parce qu’ils sont des travailleurs du sexe.

La lĂ©galisation du travail du sexe, quant Ă  elle, crĂ©e deux catĂ©gories : les travailleurs du sexe lĂ©gaux et illĂ©gaux. Les travailleurs du sexe les plus marginalisĂ©s sont criminalisĂ©s d’une autre maniĂšre, par exemple parce qu’ils sont sans papiers, transgenres, noirs, pauvres, etc. Cela implique Ă©galement de nombreux obstacles que les travailleurs du sexe doivent franchir, comme les tests obligatoires de dĂ©pistage des IST, ce qui est tout simplement incroyablement “whorephobique” ! Au lieu d’aborder l’horrible Ă©ducation sexuelle qui enseigne principalement l’abstinence aux États-Unis, elle implique que les travailleurs du sexe sont des porteurs et des propagateurs d’IST, mĂȘme si nous sommes gĂ©nĂ©ralement les plus conscients et les plus prudents en matiĂšre d’IST, car pourquoi dĂ©truire sa propre maison ?

Tout ceci est liĂ© Ă  ma politique anti-police en gĂ©nĂ©ral, qui appelle Ă  la suppression de la police non seulement des travailleurs du sexe, mais aussi des personnes transgenres, des pauvres, des consommateurs de drogues, etc. La dĂ©criminalisation totale du travail du sexe est un excellent dĂ©but, mais ce n’est pas suffisant. Prenons l’exemple de la Nouvelle-ZĂ©lande : le travail du sexe est totalement dĂ©criminalisĂ©, mais les travailleurs du sexe non-citoyens sont toujours persĂ©cutĂ©s ; la police continue de cibler les personnes les plus susceptibles de pratiquer le travail du sexe, ou les personnes qui “ressemblent” Ă  des travailleurs du sexe, comme les personnes transgenres.

Certaines personnes pensent que les travailleurs du sexe ne peuvent pas consentir de maniĂšre significative Ă  avoir des relations sexuelles avec des clients. Quelle est votre opinion ?

Eh bien, je demanderais si toute personne travaillant sous la menace d’avoir faim ou d’ĂȘtre sans logement peut vĂ©ritablement consentir Ă  exercer son mĂ©tier. Cela s’Ă©tend aux nombreux emplois misĂ©rables que les gens font, comme la restauration — les gens continueraient-ils Ă  les faire s’ils n’avaient pas Ă  se soucier de la nourriture, du logement et des soins de santĂ© ? Les gens s’accrochent Ă  ce genre de croyances parce qu’ils ne veulent pas rĂ©flĂ©chir au fait qu’ils vivent dans une sociĂ©tĂ© capitaliste injuste et non consensuelle. Au lieu de cela, ils considĂšrent les travailleurs du sexe comme un cas particulier pour Ă©viter de poser les questions difficiles.

Dans le contexte du travail du sexe, plus vous ĂȘtes prĂ©caire, moins vous ĂȘtes en mesure de consentir. Plus une personne est criminalisĂ©e, ciblĂ©e et punie, plus elle devient vulnĂ©rable. C’est le rĂŽle des frontiĂšres, des prisons et de la police. Être dĂ©sespĂ©rĂ© vous rend exploitable — le dĂ©sespoir diminue votre capacitĂ© Ă  nĂ©gocier. Par exemple, dans chaque sĂ©ance, j’ai une conversation avec le client sur les activitĂ©s que je suis prĂȘt Ă  faire. Si le client me contraint ou m’oblige Ă  faire quelque chose que je n’ai pas acceptĂ©, il s’agit d’une violation de mon consentement. En gĂ©nĂ©ral, j’ai la possibilitĂ© de quitter la situation, de donner la prioritĂ© Ă  mon bien-ĂȘtre plutĂŽt qu’Ă  l’argent. Mais si ce mois-ci, les forces de l’ordre ferment un site d’annonces ou mĂšnent une opĂ©ration trĂšs mĂ©diatisĂ©e de “lutte contre la traite des ĂȘtres humains”, il y aura moins de clients potentiels Ă  la recherche de mes services. Je serai plus dĂ©sespĂ©rĂ© pour gagner mon loyer. On fera pression sur moi pour que je consulte une personne qui semble moins sĂ»re (agressive, menaçante, inscrite sur une liste noire, refusant de fournir des informations de dĂ©pistage). Je pourrais accepter de faire des activitĂ©s que je ne ferais pas normalement pour l’argent.

Vous avez mentionnĂ© dans notre prĂ©cĂ©dente correspondance qu’il est rare de voir “vietnamien”, “travailleur du sexe” et “anarchiste” dans la mĂȘme phrase. Comment l’intersection de ces identitĂ©s vous affecte-t-elle ?

Faire du commerce du sexe en tant que Vietnamienne aux États-Unis peut ĂȘtre un peu solitaire, car il n’y a qu’une poignĂ©e de travailleurs du sexe vietnamiens. Et comme j’ai une famille Ă©loignĂ©e, je suis Ă©galement dĂ©connectĂ©e de ma communautĂ© vietnamienne locale. Jusqu’Ă  ce que j’aille sur Twitter, je n’avais rencontrĂ© aucun autre travailleur du sexe vietnamien. Je n’avais pas non plus une connaissance suffisante de l’histoire vietnamienne. Ma famille ne voulait pas en parler : le Vietnam n’Ă©tait mentionnĂ© que pour me rappeler notre perte, ou pour ĂȘtre reconnaissant, sans aucun contexte historique.

Pour ce qui est d’ĂȘtre anarchiste, je n’ai pas lu beaucoup de thĂ©ories, mais j’ai toujours eu ce cĂŽtĂ© anti-autoritaire en moi, depuis la relation mĂȘme avec mes parents. J’avais l’impression que le respect est quelque chose qui se construit, et non pas qui est acceptĂ© sans questions. De plus, mon premier emploi qui n’Ă©tait pas du travail du sexe Ă©tait dans une coopĂ©rative de travailleurs ! Cette expĂ©rience d’auto-organisation, d’ĂȘtre son propre patron, de n’avoir de comptes Ă  rendre Ă  personne d’autre qu’Ă  soi-mĂȘme et Ă  ses pairs sans hiĂ©rarchie, et de s’Ă©duquer mutuellement, a Ă©tĂ© le point de dĂ©part pour moi. J’ai aussi pu m’exercer Ă  rĂ©soudre des conflits sans faire appel Ă  une autoritĂ© plus puissante. Et puis un jour, j’ai eu un dĂ©clic : “alors l’anarchisme, c’est comme ça que ça s’appelle !”

Le fait que je sois anarchiste est Ă©galement liĂ© Ă  la raison pour laquelle je fais du travail sexuel. Pour moi, chercher un emploi traditionnel est un compromis. Avoir un patron, avoir un manager, ça ne ressemble pas Ă  une relation saine. Le travail du sexe n’est pas parfait, mais il me donne l’autonomie que les autres emplois n’ont pas.



Vous ĂȘtes Ă©galement non-binaire. Quelles sont les perspectives uniques d’ĂȘtre un travailleur du sexe non binaire ?

Au dĂ©but, je me sentais seul et j’avais l’impression de ne pas faire assez bien. Je pensais que je devais me prĂ©senter comme quelqu’un de trĂšs conventionnellement fĂ©minin, quelqu’un que je ne suis pas, sinon personne ne m’engagerait. Cependant, lorsque vous n’ĂȘtes pas vous-mĂȘme et que vous ne vous sentez pas Ă  l’aise, cela se ressent dans vos interactions. J’essayais de dire des choses comme “Je suis un garçon manquĂ©, j’ai les cheveux courts”, pour que les clients sachent Ă  quoi s’attendre et ne m’engagent que si cela leur convient.  De nombreuses personnes me contactaient pour me poser des questions invasives et grossiĂšres sur mon genre et mon sexe.

Aujourd’hui, je suis un travailleur du sexe ouvertement non binaire et un plus grand nombre de mes clients sont amicaux et bien informĂ©s, ou du moins intĂ©ressĂ©s par l’identitĂ© et la politique de genre. Dans l’ensemble, mes interactions professionnelles sont plus organiques. Le fait d’ĂȘtre non-binaire a une incidence sur mes revenus, car j’ai une clientĂšle de niche au lieu d’ĂȘtre “grand public”. Mais en mĂȘme temps, je sais que je ne peux pas changer cela en moi. Lorsque je m’habille pour le travail, j’aime avoir la possibilitĂ© de m’amuser avec mon look. Cela coĂ»te cher de ressembler “naturellement” Ă  une femme — et pas n’importe quelle femme, mais une femme riche. Pour moi, le fait d’ĂȘtre non-binaire me permet de faire du travestissement de classe. Je dois parfois entrer dans un hĂŽtel ou un restaurant haut de gamme, ce qui me met toujours mal Ă  l’aise. Je veux me prĂ©senter comme “plus riche” que je ne le suis rĂ©ellement et, en gĂ©nĂ©ral, j’aime repousser les limites de ce Ă  quoi cela ressemble, de ce qui est prĂ©sentable, acceptable, dĂ©sirable.

Quelles sont les voies possibles pour la solidaritĂ© internationale entre les travailleurs du sexe, ainsi qu’entre les travailleurs du sexe et les autres travailleurs ? Quels sont les obstacles ?

Une grande partie de ce que font les travailleurs du sexe consiste Ă  apprendre les uns des autres. En ce moment, je me renseigne sur la justice pour les personnes handicapĂ©es, car beaucoup de travailleurs du sexe sont des personnes handicapĂ©es, et je ressens l’importance d’Ă©largir sa conception du travail et des soins. Je pense que beaucoup de personnes sont exclues des mouvements traditionnels de travailleurs parce que la logique capitaliste dĂ©finit la valeur humaine par la capacitĂ© Ă  vendre du travail, ce qui doit ĂȘtre remis en question.

En raison de la criminalisation dans de nombreux endroits, les travailleurs du sexe doivent faire attention Ă  ne pas ĂȘtre visibles. La rĂ©vĂ©lation de leurs informations personnelles, comme leur nom et leur adresse, peut entraĂźner la perte d’autres emplois, de postes universitaires, de logements et de la garde des enfants. En gĂ©nĂ©ral, nous devons trouver un Ă©quilibre entre la prĂ©sence publique et le risque de poursuites pĂ©nales et de violences policiĂšres et carcĂ©rales. Il y aura toujours des personnes en marge de la sociĂ©tĂ© et il est plus difficile mais important d’apprendre de ces positions. Les travailleurs du sexe ne sont pas un monolithe. Tous les mouvements qui s’intĂ©ressent Ă  l’incarcĂ©ration, aux disparitĂ©s de classe, Ă  la migration, aux droits des transgenres et des homosexuels, etc. ont la possibilitĂ© d’ĂȘtre solidaires des travailleurs du sexe, car il y a des travailleurs du sexe dans chaque lutte. Les organisations et les mouvements qui excluent les travailleurs du sexe sont nĂ©cessairement anti-pauvres et ne sont pas vraiment investis dans la libĂ©ration de tous.

En ce qui concerne la solidaritĂ© internationale, compte tenu de la diversitĂ© des secteurs d’activitĂ© et des contextes mondiaux, il est important d’Ă©couter les personnes qui pratiquent le commerce du sexe dans chaque endroit, et de rechercher en particulier des organisations crĂ©Ă©es et dirigĂ©es par des travailleurs du sexe. Faites attention Ă  qui est reprĂ©sentĂ©. Dans le contexte du travail du sexe, les personnes les plus reprĂ©sentĂ©es sont les travailleurs du sexe haut de gamme, souvent des femmes blanches et cisgenres du Nord, ce qui conduit de nombreuses personnes Ă  avoir une image trĂšs dĂ©formĂ©e de ceux qui pratiquent le travail du sexe. C’est ainsi que fonctionne la reprĂ©sentation : les voix les plus agrĂ©ables sont privilĂ©giĂ©es. Souvent, les travailleurs du sexe plus pauvres et plus prĂ©caires sont ignorĂ©s ou activement rĂ©duits au silence. Bien sĂ»r, les politiciens et les forces de l’ordre accordent de l’attention et des ressources Ă  ceux qui prĂ©tendent parler au nom des travailleurs du sexe, comme les associations de secours et les fĂ©ministes radicales qui excluent les travailleurs du sexe. Les gens devraient faire preuve de scepticisme Ă  l’Ă©gard de toute personne ou groupe qui prĂ©conise une criminalisation accrue de tout aspect du travail du sexe comme solution Ă  la traite. Cela signifie qu’il faut approfondir l’analyse de la maniĂšre dont la police et les frontiĂšres contribuent Ă  crĂ©er des inĂ©galitĂ©s et Ă  faciliter l’exploitation. Il faut comprendre que l’État est la principale source d’exploitation. Il ne peut pas ĂȘtre la solution Ă  ce problĂšme.

Les travailleurs doivent Ă©galement Ă©largir notre analyse du pouvoir et de l’autoritĂ©. Nous devons nous poser des questions difficiles : sommes-nous prĂȘts Ă  renoncer Ă  notre pouvoir et Ă  notre autonomie pour nous sentir “plus en sĂ©curitĂ©â€ ? Comment la sĂ©curitĂ© est-elle dĂ©finie, Ă  qui s’adresse-t-elle ? Qui n’en fait pas partie ? Nous devons nous interroger sur la maniĂšre dont les concepts de criminalitĂ© sont crĂ©Ă©s et sur les inĂ©galitĂ©s structurelles que cela dissimule et naturalise. Quel est le rĂŽle de la police ? Est-ce que je crois vraiment qu’un gouvernement peut “servir et protĂ©ger” tout le monde de maniĂšre Ă©gale ? C’est parce que beaucoup, y compris les fĂ©ministes radicales qui excluent les travailleurs du sexe, croient qu’ils peuvent utiliser les outils de l’État pour instaurer un paradis communiste. Mais en dĂ©pit de leurs discours anticapitalistes et anti-impĂ©rialistes que les gens veulent dĂ©sespĂ©rĂ©ment entendre, elles collaborent toujours avec la police. En fin de compte, leurs actions consistent Ă  faire respecter les frontiĂšres et Ă  surveiller les personnes indĂ©sirables. Cela montre qu’ils perçoivent toujours l’État et la police comme quelque chose de bien, qui a seulement besoin d’ĂȘtre modifiĂ© et rĂ©formĂ© pour fonctionner correctement. Et ce n’est pas comme ça que ça se passe, historiquement.

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  • 1. FOSTA-SESTA : Stop Enabling Sex Traffickers Act et Fight Online Sex Trafficking Act. Comme la plupart des lĂ©gislations, celles-ci assimilent toutes les formes de commerce du sexe ou de travail sexuel Ă  de la traite. Les lĂ©gislateurs, de nombreuses ONG et des “dĂ©fenseurs” ne croient pas qu’une personne puisse consentir au commerce du sexe. (Toutes les notes de bas de page sont par XuĂąn Rayne).



Source: Libcom.org