March 26, 2021
From Libertarian Labyrinth
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Bibilography:
  • Enzo di Villafiore, “RĂ©alisme et idĂ©alisme anarchiste,” L’En dehors 3 no. 29/30 (20 FĂ©vrier 1924): 1.
  • Enzo di Villafiore, “L’Individualisme et l’anarchie,” L’En dehors 3 no. 35 (15 Mai 1924): 4.
  • Enzo di Villafiori et E. Armand, “Nos ‘Associations d’égoĂŻstes’: Ce que j’entends par individualisme anarchisme,” L’En dehors 3 no. 45/46 (20 Octobre 1924): 1-2.
  • E. A., “Aux compagnons,” L’En dehors 3 no. 47 (5 Novembre 1924): 4. [includes part of a letter by Enzo di Villafiore]
  • Enzo di Villafiori et E. A., “La blasphĂšme de l’AntĂ©christ,” L’En dehors 3 no. 49/50 (20 DĂ©cembre 1924): 2.
  • Enzo di Villafiori, “La blasphĂšme de l’AntĂ©christ,” L’En dehors 4 no. 51 (15 Janvier 1925): 2.
  • Enzo di Villafiori, “Ma polĂ©mique avec E. Armand,” L’En dehors 4 no. 57 (): 4.
  • E. Armand, “Discutons
,” L’En dehors 4 no. 52 (5 FĂ©vrier 1925): 3.
  • E. Armand, “Notre point de vue,” L’En dehors 4 no. 58 (7 Mai 1925): 3-4.
  • P. Calmettes, “Correspondance : A propos des thĂšse d’Enzo de Villafiore,” L’En dehors 4 no. 60 (12 Juin 1925): 3.
  • Enzo di Villafiore, “MĂ©ditations vagabondes,” L’En dehors 4 no. 61/62 (30 Juin 1925): 2.

Réalisme et Idéalisme Anarchiste

Tous les idĂ©alistes ont sucĂ© le lait de la dĂ©esse Morale et sous l’influence des fameux principes humanitaires et altruistes, se laissent entrainer Ă  des conclusions qui ne sont pas de nature, certes, Ă  satisfaire aucun anarchiste


Je pourrais pratiquement rappeler tout le dommage qu’ont causĂ© au mouvement libertaire ces prĂ©jugĂ©s nĂ©fastes qui ont Ă©tĂ© les causes prĂ©pondĂ©rantes de notre impuissance Ă  l’égard du fascisme, pour citer un exemple, et de la rĂ©action en gĂ©nĂ©ral. Je me contenterai pour l’instant de traiter la question thĂ©oriquement et je poserai cette question : L’Anarchisme et la Morale sont-ils des conceptions antithĂ©tiques ou des termes corrĂ©latifs et insĂ©parables ?

On me rĂ©pondra sans doute avec des arguments plusieurs fois Ă©noncĂ©s et on me rĂ©pĂ©tera que si bourgeois et prolĂ©taires, rĂ©actionnaires et subversifs sont Ă©galement dĂ©pourvus de toute retenue morale, ce serai Ă  dĂ©sespĂ©rer de l’humanitĂ©, ou plutĂŽt il faudrait reporter toute son espĂ©rance dans la « bonne petite femme » qui ignore tout de la politique et de la lutte de classes, mais qui souffre et qui pleure quand elle voit souffrir.

Laissons Ă  d’autres, le culte du piĂ©tisme et des « bonnes petites femmes » et abordons le problĂšme avec notre conscience iconoclaste. L’anarchisme, c’est de l’amoralisme. « L’anarchie — disait Renzo Novatore — est pour moi un moyen d’arriver Ă  la rĂ©alisation de l’individu, et non l’Individu un moyen pour rĂ©aliser l’anarchisme. S’il en Ă©tait ainsi, l’anarchie serait aussi un fantĂŽme ». Admise done l’essence individualiste de la philosophie anarchiste, on ne peut mĂ©connaitre que pour libĂ©rer la personnalitĂ© de toute tyrannie et de tout frein, il est nĂ©cessaire d’abattre non seulement l’Etat et la Religion, mais de nier et dĂ©truire toute forme de morale.

Car l’éthique — chrĂ©tienne ou bourgeoise humanitaire oĂč socialiste — vise toujours Ă  rĂ©clamer de l’individu le sacrifice de son Ă©goĂŻsme sur l’autel du renoncement et sa soumission passive Ă  une abstraction quelconque.

La Morale impose d’accomplir certains actes et de s’abstenir de certains autres, de faire ce qu’elle appelle le Bien et de faire ce qu’elle dĂ©nomme Mal, enchaĂźnant ainsi l’individu au dedans des limites Ă©troites et moroses du licite et de l’illicite. Les normes objectives, les idĂ©es gĂ©nĂ©rales de Bien et de Mal ne sont qu’une pure Ă©manation de l’esprit thĂ©ologique. « Nulle chose n’est bonne ni mauvaise en soi-mĂȘme — enseignait le philosophe Timon — c’est l’homme qui la juge ceci oĂč cela ». Tout individu a une maniĂšre Ă  lui, originale, qui lui appartient en propre, de sentir et de rĂ©flĂ©chir le monde ; et ce que l’un considĂšre « bien » — ou autrement dit utile ou satisfaisant pour son « moi » — peut ĂȘtre blĂąmĂ© ou dĂ©testĂ© par l’autre.

Ainsi, crĂ©er une Loi Morale Ă  laquelle tous les hommes devraient conformer leur vie — dĂ©fendre cette loi contre les hĂ©rĂ©tiques qui n’y croient pas — cet acte est logique et explicable pour un dogmatique oĂč un autoritaire, mais illogique pour un anarchiste, qu’un tel geste situe hors de l’anarchisme.

Mais ce n’est pas tout. La Morale implique les principes de Droit et de Devoir, criantes antithĂšses de la LibertĂ© individuelle.

Au fait, qu’est-ce que le Droit ? C’est la permission, l’autorisation qu’un Etre supĂ©rieur (Dieu ou l’Etat, la SociĂ©tĂ© oĂč l’HumanitĂ©) me concĂšde. Par consĂ©quent, je ne puis faire ce que je veux et ce que je me sens apte Ă  accomplir, mais seulement ce qui m’est permis. Je ne puis avoir tout ce que je Suis capable de ConquĂ©rir, mais Seulement le mesurĂ© qui m’est concĂ©dĂ©. En un mot, je suis esclave d’un PĂšre Ă©ternel oĂč d’un SupĂ©rieur quelconque qui rĂšgle mes actions, commande Ă  ma personne et me dispense Ă  titre de droit le peu d’indĂ©pendance qu’il lui convient de m’octroyer.

Et qu’est.ce que le Devoir? L’obligation d’accomplir certains actes, mĂȘme alors qu’ils sont en contradiction avec mes intĂ©rĂȘts, mes sentiments, ma volontĂ©. Par exemple, j’ai le devoir d’honorer mes parents, de respecter les lois, d’aimer mon prochain oĂč de l’égorger quand la grandeur de la patrie l’exige, etc. Et toutes ces choses, je dois les faire mĂȘme si elles heurtent mes passions ou portent tort Ă  ma personne.

Mais je ne suis pas une victime expiatoire. Je ne vis pas pour obéir à un maitre ou pour accomplir un dessein sacré, mais simplement pour satisfaire mes besoins, pour contenter mes désirs, pour développer mon individualité.

Max Stirner, dans son immortel Unique a amplement dĂ©montrĂ© que l’homme n’a pas plus de devoirs oĂč de vocation que ne peut en avoir une plante oĂč un animal
 Pour l’anarchiste, donc, n’existent ni Droit ni Devoirs, ni Bien ni Mal, ni licite ni illicite; il est la pensĂ©e et l’action libre, « la flĂšche du dĂ©sir lancĂ©e vers l’autre rive », la proue d’un corsaire qui traverse la tempĂȘte en dĂ©fiant la furie des flots courroucĂ©s.

L’anarchiste ne reconnait aucune autoritĂ© divine ou humaine au-dessus de soi, il ne reconnait aucune limite Ă  sa personnalitĂ© dĂ©bridĂ©e qui veut s’affirmer et jouir, renversant tous les obstacles, abattant toutes les barriĂšres qui l’empĂȘchent d’avancer.

On me rĂ©pliquera une fois de plus que je suis « un bon garçon qui aime se dĂ©guiser en brigand qui philosophe » (sic). Et je rĂ©pondrai ne les paroles mĂȘmes d’un de mes meilleurs amis, le compagnon Erinne Viviani :

« Au-dessus de l’Anarchisme organisateur, prophĂ©tique, christianisant et monomaniaque de ceux qui, comme le petit frĂšre d’Assises, prĂȘchent la thĂ©orie de l’amour et de la mansuĂ©tude, selon laquelle notre moi doit gagner en se perdant et s’exalter en se soumettant — existe l’anarchisme du libre instinct, vierge et rebelle des rĂ©fractaires, des nihilistes, des novateurs, des iconoclastes, des amoralistes, des aristocrates, des individualistes, Ă  laquelle race, fiĂšre, indomptable et immortelle, j’appartiens. »

Enzo di Villafiore.


L’individualisme et l’Anarchie

Georges Palante, dans son PrĂ©cis de Sociologie, expose que l’individualisme est une doctrine qui, au lieu de subordonner l’individu Ă  la collectivitĂ©, Ă©tablit comme principe que l’individu trouve sa propre fin en lui-mĂȘme ; qu’en fait et en droit il possĂšde une valeur propre et une existence autonome, et que l’idĂ©al social consiste dans la libĂ©ration la plus complĂšte de l’individu. L’individualisme, ainsi compris, est identique Ă  ce que l’on a aussi coutume d’appeler philosophie sociale libertaire.

Cette dĂ©finition est la synthĂšse des idĂ©es anarchistes, contre lesquelles s’acharne de temps Ă  autre la phobie rĂ©actionnaire des philosophes conservateurs.

Se constituant les dĂ©fenseurs des doctrines Ă©thiques, mĂ©taphysiques et sociales qui nient l’indĂ©pendance et la libertĂ© individuelle Ă  Ă©touffer, sous les sophismes d’une artificieuse dialectique une vĂ©ritĂ© qui est la force animatrice de tout mouvement ascendant d’émancipation et de progrĂšs.

— L’individual — disent-ils = n’est rien. Tout au plus peut-on le considĂ©rer comme un atome qui se perd dans la foule, comme une molĂ©cule disciplinĂ©e du grand organisme social. Par consĂ©quent il doit s’humilier et obĂ©ir, servir un principe supĂ©rieur (qu’il s’appelle Dieu, L’Etat, HumanitĂ© ou Patrie), et sacrifier Ă  ce principe ses propres dĂ©sirs, ses propres intĂ©rĂȘts, sa propre volontĂ© de vie et de puissance.

Ces thĂ©ories liberticides, implantĂ©es sur l’idĂ©e-mĂšre du collectivisme platonique, sont dans la rĂ©alitĂ©, facilement rĂ©futables. Il n’y a qu’à rĂ©flĂ©chir que l’individu est le principe et la fin de toute activitĂ©, la source de toute Ă©nergie — que les actions les plus sublimes et les dĂ©couvertes les plus avantageuses sont dues au gĂ©nie, au courage, Ă  l’initiative individuels — on reconnaitra. sans peine que la valeur de, « l’unique » ne peut ĂȘtre mĂ©connue.

L’individualisme qui pense et qui.agit, qui crĂ©e et qui dĂ©truit, qui transforme et qui innove, est supĂ©rieur Ă  toutes choses ; il ne peut ĂȘtre subordonnĂ© Ă  une abstraction quelconque, il a droit Ă  la libertĂ© et Ă  l’indĂ©pendance la plus illimitĂ©e.

L’égoĂŻsme, force motrice de l’homme, est lĂ©gitime et juste en tant qu’il signifie l’amour et le respect que l’individu Ă©prouve pour soi-mĂȘme, et la revendication vĂ©hĂ©mente d’étendre et d’affirmer sa propre personnalitĂ©.

C‘est pourquoi ceux qui ont conscience de leur moi rĂ©pĂštent Stirner : Que si le divin concerne Dieu, l’humanitĂ© concerne l’homme. Que leur cause n’est ni divine ni humaine. Que le vrai, le bon, le juste, le libre n’existent pas par eux-mĂȘmes. Que ce qui existe, c’est le « moi », non point gĂ©nĂ©ral, mais unique, comme chacun est unique. Rien n’est au-dessus du « moi ».

L’individualisme, doctrine de vie et de joie, trouve sa complùte satisfaction en l’anarchisme.

Dans la sociĂ©tĂ© bourgeoise — de mĂȘme que dans a sociĂ©tĂ© social-communiste — l’individu est Ă©touffĂ© entre les brancards ignominieux du lĂ©galisme et de l’autoritĂ©.

Or, en l’absence de tout gouvernement, de toute loi, de tout lien disciplinaire, l’individu croit et se dĂ©veloppe en raison directe de ses propres capacitĂ©s al de sa propre Ă©nergie volitive.

Pour ce motif, individualisme et anarchisme sont des termes qui se confondent, qui se complĂštent rĂ©ciproquement; aussi, iconoclastes, combattons-nous — partisans convaincus que nous sommes de la lutte pour la libĂ©ration individuelle — de toutes nos forces pour briser les chaĂźnes qui nous contristent et nous oppriment.

Nous luttons contre l’Etat — instrument de tyrannie s’il en fut jamais — qui, sous prĂ©texte de maintenir l’ordre, saigne et asservit l’individu, tue en lui l’esprit d’indĂ©pendance, le transforme en automate, en jouet entre les mains des despotes.

Nous bataillons contre les lois, contre les prĂ©jugĂ©s, contre l’abominable esprit grĂ©gaire et la non moins abominable morale, laquelle constitue une nouvelle forme d’oppression, un. mensonge qui, inoculĂ© dans l’ñme de l’homme, lui impose d’étouffer l’appel de son instinct ou de ses sentiments, sa volontĂ© mĂȘme. Et cela en hommage Ă  un fantĂŽme inexistant.

Nous pensons que de mĂȘme que «l’esprit scientifique lutte incessamment contre l’autoritĂ© au sein de la sociĂ©tĂ©, il luttera Ă©galement contre l’autoritĂ© au sein de la conscience ».

Nous ne visons pas Ă  rĂ©aliser le conformisme ou le monisme moral, pas plus que le paradis terrestre ou la christianisation universelle. C’est pourquoi nous sommes d’accord avec E. Armand, lorsqu’il Ă©crit dans l’en dehors que les individualistes n’entrevoient_pas, dans un avenir indĂ©fini, une humanitĂ© parfaite, devenue absolument juste par l’équivalence de toutes les consciences ; — que rien ne leur ferait davantage horreur qu’un milieu oĂč s’équilibreraient toutes les consciences, Ă  cause de l’absence de la variĂ©tĂ© des expĂ©riences individuelles, tous les composants de ce milieu se rĂ©pĂ©tant moralement.

Ce que nous voulons, donc, est tout simplement l’anarchie, c’est-Ă -dire un rĂ©gime oĂč toutes les individualitĂ©s qui tendent Ă  la vie libre ne seront opprimĂ©es ni par les gouvernants, ni par les prĂ©jugĂ©s, ni par les conventions sociales. Car l’Individualisme anarchiste est re suprĂȘme de toutes les libertĂ©s et quant Ă  l’Individualiste, c’est celui qui, conscient de sa propre valeur. et incapable de supporter un frein quelconque, ne sacrifie pas son « moi » et ne se rĂ©signe pas Ă  la servitude, mais lutte pour « sa » cause et pour son complet triomphe.

Enzo di Villafiore.


Nos « Associations d’égoĂŻstes »

En mĂȘme temps que nous recevions Fede et Pensiero e VolontĂ  annonçant qu’Enzo di Villafiore Ă©tait passĂ© au fascisme, une lettre de ce dernier nous parvenait avec l’article ci-dessous. Nous nous informons pour savoir Ă  quoi nous en tenir exactement sur cote nouvelle Ă©trange. Comme on le verra d’ailleurs la thĂšse prĂ©sentĂ©e par Enzo di Villañore nous permet de nous expliquer plus clairement. en- core sur la façon dont, Ă  l’en dehors, nous concevons l’individualisme anarchiste.

Ce que j’entends par individualisme anarchisme

I

Mon cher E. Armand,

J’ai suivi dans l’en dehors ta polĂ©mique avec Malatesta concernant l’Individualisme et le Communisme dans l’anarchie. Je dĂ©clare franchement que je ne suis d’accord ni avec tes conclusions ni avec celles de ton contradicteur. L’anarchisme de Malatesta est tout simplement enfantine. Il semble avoir Ă©tĂ© engendrĂ© par le cerveau de quelque bon Tobie provincial, ou de quelque bien pensant pacifiste qui se berce aux souffles des rĂȘves roses des illusions humanitaires. Son optimisme Ă  longue portĂ©e, qui croit en la possibilitĂ© d’une future harmonie sociale caractĂ©risĂ©e par la disparition absolue de tout contraste violent; son unilatĂ©ralisme Ă©conomique, sa morale dĂ©crĂ©pite farcie de prĂ©jugĂ©s bourgeois et de renoncement chrĂ©tien, tout cela dĂ©montre pleinement que le communisme libertaire des Kropotkine et des Malatesta ne rĂ©pond en rien aux exigences de l’esprit anarchiste. Mais, d’autre part, ton individualisme solidariste prĂȘte le flanc Ă  la critique. Tu rejettes la solidaritĂ© obligatoire et tu revendiques pour l’individu la plus complĂšte libertĂ© de vivre isolĂ© ou associĂ© comme mieux lui convient. Mais « en concevant la camaraderie comme une sorte d’assurance volontaire que souscrivent entre eux les individualistes pour s’épargner la, souffrance Ă©vitable ou inutile », tu arrives Ă  cette conclusion que, soit-aujourd’hui dans la sociĂ©tĂ© bourgeoise, soit demain dans le monde anarchiste, les individualistes devront tous pratiquer la solidaritĂ©. Ils veulent rĂ©aliser intĂ©gralement leurs besoins physiques et intellectuels. Or, ceci est de l’unilatĂ©ralisme. Car, s’il est clair que dans quelques circonstances l’individu se dĂ©veloppe et s’affirme Ă  travers l’aide mutuelle et la coopĂ©ration, il n’est pas moins vrai qu’en maintes autres circonstances, la personnalitĂ© rĂ©alise son propre bien par la lutte et par la conquĂȘte.

Je ne suis ni pour la collaboration perpĂ©tuelle ni pour la guerre continuelle. Mais je veux que l’individualiste se serve alternativement de l’un ou l’autre de ses moyens, selon que l’un ou l’autre peuvent le mieux satisfaire ses appĂ©tits. Et je veux surtout que dans la multiformitĂ© d’une vie anarchique, les diverses tendances et les variĂ©tĂ©s personnelles puissent spontanĂ©ment se manifester en contraste oĂč en harmonie, sans qu’un dogmatisme thĂ©orique vienne Ă©touffer les dissidences trop ardentes et attĂ©nuer les teintes trop accentuĂ©es, afin de calfeutrer l’unitĂ© humaine dans le cachot d’une forme unique, fixe, constante.

**

Mon individualisme est Ă©quidistant donc du communisme de Malatesta et du solidarisme d’E. Armand. Mon individualisme s’apparente en quelques points au surhumanisme nietzschĂ©en et en quelques autres au chaotisme futuriste; pour tout le reste, mon individualisme est purement original. Je nie les idĂ©es de Justice, de Morale, de Droit, de Devoir;d’HumanitĂ©, d’EgalitĂ©, que je considĂšre comme des Ă©manations de ce maudit christianisme dont la fin ultime est l’annihilation de la joie terrestre et de la libertĂ© personnelle.

J’estime la Force et la BeautĂ© comme les seules valeurs de la Vie. J’admire profondĂ©ment ces individus supĂ©rieurs — tyrans ou rĂ©voltĂ©s — qui ont franchi les Ă©troites frontiĂšres du Bien et du Mal et ont su mettre leurs propres passions et leur propre orgueil au-dessus de toutes les morales. Mon type idĂ©al s’appelle Conrard Brando ou Jules Bonnot, en tant qu’homme ; Messaline, comme femme. Et la libertĂ© que je revendique pour l’unique n’est pas la libertĂ© tronquĂ©e qui finit oĂč commence la libertĂ© de l’autre individu ; non, c’est l’arbitraire dĂ©bridĂ© qui nous permet de faire tout ce qui nous convient et nous plait, pourvu que nous soyons assez forts. Je dĂ©teste cette misĂ©rable civilisation dĂ©mocratique dont les croyances, les lois et l’industrialisme mĂ©canique ont liĂ© les hommes les uns aux autres, indissolublement, et les ont rendus esclaves d’une interdĂ©pendance nausĂ©abonde. Sur les ruines de cette civilisation, je voudrais cĂ©lĂ©brer les rites iconoclastes de la destruction pour le complet triomphe de l’Individualisme barbare, de l’EgoĂŻsme intĂ©gral, de l’Audace guerriĂšre, de l’Instinct sauvage et primitif, de l’Art libre, de l’HĂ©roĂŻsme. L’Anarchie est pour moi le formidable chaos oĂč tourbillonnent confusĂ©ment toutes les potentialitĂ©s Ă©nergĂ©tiques et volitives qui se sont Ă©mancipĂ©es de l’oppression des rĂšgles artificielles et des liens sociaux. L’Anarchie est la source gĂ©nĂ©ratrice des nouvelles « Ă©lites» du courage et du gĂ©nie, desquelles nous pourrons attendre quelque chose de vraiment grand. L’Anarchie signifie la nĂ©gation du Christianisme, de la DĂ©mocratie et du Socialisme. Elle signifie l’exaltation de ce moi anticollectiviste et aristocratique que l’un des plus nobles et des plus gĂ©niaux individualistes, Renzo Novatore, chanta dans ses magnifiques poĂšmes.

Mes idĂ©es sont en dĂ©saccord avec celles de la majoritĂ© des anarchistes, je le sais bien
 Mais je crois pourtant qu’elles reflĂštent mieux et davantage l’esprit individualiste que ces thĂ©ories morbides qui vont de la NĂ©gation de la Violence hanrynĂ©rienne Ă  la Violence pour abattre la Violence de Malatesta.

Enzo di Villafiore.

II

Il y a beaucoup de mots dans l’exposĂ© d’Enzo de VillafiorĂ©. Non pas que les mots m’effraient. Je me souviens des paroles de Platon: « Quand la Pythie dĂ©lire elle parle pour tous les hommes et, quand est parti son dĂ©lire; elle ne parle plus que pour elle ». Cependant, je trouve qu’on parle, qu’on Ă©crit beaucoup et qu’on rĂ©alisĂ© fort peu parmi nous. Puisque nous en sommes Ă  exprimer nos dĂ©sirs, je voudrais un Individualisme plus rĂ©alisateur que celui que je connais, un Individualisme anarchiste qui ne se contente pas d’éditer des journaux, des revues, des livres, des brochures, mais qui s’efforce de rĂ©aliser et de se rĂ©aliser. Un Individualisme qui ne mĂšne pas seulement ceux qui en font profession Ă  se griser de leurs paroles, comme les chrĂ©tiens se saoĂ»lent du sermon qu’ils entendent Ă  l’église ou au temple mais qui les conduise Ă  se procurer Le maximum de plaisirs et de jouissances possibles compatibles avec in conception anarchiste. Cette parenthĂšse fermĂ©e, revenons-en Ă  Enzo de Villafiore dont on ne sait pas bien si les objurgations dont il est coutumier s’adressent au milieu social en gĂ©nĂ©ral ou Ă  ses camarades (?) Individualistes. Si c’est au troupeau social qu’il en lui abandonne volontiers, du dictateur ou du tyran au dernier des Ă©lecteurs ou des partisans. Qu’il fasse montre Ă  son. Ă©gard d’individualisme “barbare”, “d’audace guerriĂšre”, d’instinct “sauvage et primitif”, etc. Je ne suis pas en peine du troupeau social. Il se dĂ©fendra bien. En Ă©crivant que “par rapport Ă  l’archiste, prolĂ©taire oĂč bourgeois, l’individualiste anarchiste est constamment en Ă©tat de lĂ©gitime dĂ©fense” j’énonçais une attitude qui n’a rien de morbide en sol, j’imagine. Et cet Ă©tat de lĂ©gitime dĂ©fense, c’est Ă  chaque individualiste de le concevoir selon son tempĂ©rament. Vouloir que tous les tempĂ©raments individualistes anarchistes — c’est-Ă -dire antiautoritaires — soient forcĂ©ment barbares, guerriers, sauvages, hĂ©roĂŻques, c’est faire de l’unilatĂ©ralisme. Vouloir que tous les individualistes soient des Bonnot, des Renzo Novatore, voire des Messaline, c’est du dogmatisme. Seront des Bonnot, des Reuzo Novatore, des Messaline ceux que leur composĂ© uniquement d’unitĂ©s pensant et agissant comme Enzo de Villafiore (1) et E. Armand, par exemple, serait un monde plus qu’unilatĂ©ral — assommant.

Bonnot et Renzo Novatore reprĂ©sentent pour Enzo de Villafiore des individualistes-types. Je n’y contredis point. Il y a des individualistes qui pensent pas comme lui Ă  ce sujet. Ils ont raison pour eux. Lorsque Stirner Ă©crit: Ich liebe die Menschen auch, nicht bloss einzelnen sondern jeden. Aber ich liebe sie mit dem Bewusstiein des Egoismus. Ich lebe sie weil die Liebe mich glĂŒcklich macht, Ich liebe weil mir das Lieben natĂŒrlich ist, weil mir’s gefall. « Moi aussi, j’aime les hommes; non seulement quelques-uns, mais chacun d’eux ; mais je les aime avec la conscience de mon Ă©goĂŻsme. J’aime parce qu’il m’est naturel et agrĂ©able d’aimer », cela aussi est de l’individualisme et du meilleur.

Enzo de Villafiore place sur le mĂȘme plan le tyran ou le rebelle. Je ne puis placer mĂȘme plan le tyran oĂč le rebelle sans faire le jeu du tyran contre le rebelle. Le tyran, le dictateur sont des manifestations de l’archisme, des incarnations de l’esprit archiste. Le rebelle, le rĂ©voltĂ© — tout au moins l’acte qu’ils accomplissent — sont des manifestations de l’anarchisme, des incarnations de esprit anarchiste. Leurs situations sont antinomiques. Je suis toujours du cĂŽtĂ© du rebelle qui veut abattre le tyran ; je me rĂ©jouis de son succĂšs, sa dĂ©faite me navre. Je ne suis, je ne puis ĂȘtre du cĂŽtĂ© du tyran. Je ne puis l’ĂȘtre sans me mentir Ă  moi-mĂȘme. Mon multilatĂ©ralisme ne saurait Ă©treindre en mĂȘme temps et l’opprimĂ© at l’oppresseur.

L’individualisme de Nietzsche l’avait conduit Ă  une conception qui n’est pas trĂšs Ă©loignĂ©e de l’idĂ©e de 1a SociĂ©tĂ© des Nations. D’ailleurs dans son MorgenrĂŽthe (Aurore) il avait indiquĂ© trois thĂšses, comme bases d’une sociĂ©tĂ© aristocratique, d’une sociĂ©tĂ© de. surhommes : 1. Es gibt keinen Got. 2. Keinen Lohn und Strafe fĂŒr Gutes und Böses. 3. Gut und Böse gilt je nach dem Ideal und der Richtung in der wir leben.
 « 1. Point de Dieu. 2. Ni rĂ©compense ni punition pour le bien oĂč le mal. 3. Le bien et le mal valent d’aprĂšs l’idĂ©al et le sens de notre vie ». Il y a lĂ  un Ă©noncĂ© de conceptions communes Ă  un milieu qui peuvent servir Ă  l’élaboration de bases de rapports entre ses constituants. Ces rapports seront conçus par delĂ  le bien et le mal conventionnels. c’est entendu. Ce n’en seront pas moins des rapports, orientant la façon de se comporter Ă  l’égard les uns des autres des membres formant la sociĂ©tĂ© des surhommes.

De Sade lui-mĂȘme, un des plus discutĂ©s prĂ©dĂ©cesseurs de Nietzsche, voulait des lois qui aient pour but la “tranquillitĂ© du citoyen, son bonheur, et l’éclat de la RĂ©publique”.

***

Entrons dans le vif de la question : Je considĂšre tout autant qu’Enzo de Villafiore le bien, le mal, la justice, l’égalitĂ©, le droit, le devoir, comme des foutaises dont, en tous temps et en tous lieux, les tyrans et les dictateurs ont fait usage pour mater les rebelles et bĂąillonner les libĂ©rĂ©s de pensĂ©e. Autant que lui, je ne pose aucun frein Ă  mes dĂ©sirs, aucune limite Ă  mes appĂ©tits. J’entends, Ă©goĂŻste, me placer au bĂ©nĂ©fice des idĂ©es que j’expose et en profiter dans la recherche de a satisfaction de mes convoitises. Je hausse les Ă©paules quand j’entends parler de “ restrictions ”ou de “ moralitĂ© ”. Il y a dĂ©jĂ  longtemps que j’ai fait table rase de tous les fantĂŽmes religieux ou Ă©thiques dont dĂ©mocrates et social-communistes bourrent le crane de leurs ouailles. Je suis avide de jouissances, tout autant par delĂ  le bien et le mal que peut l’imaginer le nietzschĂ©en le plus fieffĂ©. Rien ne saurait m’épouvanter ni m’effrayer dans cette direction. Et je considĂšre comme un ennemi mortel, quiconque s’interpose entre mes vouloirs et leur rĂ©alisation. Ceci bien compris, je sais que je fais partie d’un milieu, d’un ensemble, d’un monde dont les constituants sont, eux aussi, animĂ©s de besoins, d’appĂ©tits semblables aux miens — ou diffĂ©rents — qu’ils veulent Ă©galement satisfaire par delĂ  le bien et le mal. Lequel milieu, ensemble, monde est caractĂ©risĂ© par cette rĂ©solution que pour se sentir vivre, c’est-Ă -dire jouir de la vie le plus pleinement possible, c’est-Ă -dire pour ĂȘtre heureux, ils ne feront appel ni Ă  l’autoritĂ© de l’Etat, ni Ă  l’intervention du gouvernement, ni Ă  la mĂ©diation de la loi. C’est pourquoi ils s’intitulent individualistes anarchistes.

Car on ne peut faire dire au mot anarchie autre chose que ce qu’il signifie : nĂ©gation de l’autoritĂ©. Je conçois qu’on soit un individualiste non anarchiste. Je ne comprends pas qu’un individualiste qui se dit anarchiste soit partisan de l’autoritĂ© sous une forme quelconque. Si c’est lĂ  de l’unilatĂ©ralisme, je n’y puis rien.

Avec les autres individualistes anarchistes Ă  ma façon, dĂ©barrassĂ©s de prĂ©jugĂ©s comme moi, avides de jouir comme moi, s’insouciant comme moi de Dieu, du Code, du Bon, du Mauvais, de la Coutume, de la DĂ©cence— avec les individualistes Ă  ma façon force sera que j’établisse des rapports sur une base qui me permette de rĂ©aliser mes dĂ©sirs, d’assouvir mes appĂ©tits. Car je ne me fais aucune illusion : ce n’est pas dans le milieu lĂ©gal, moral, social, tachiste que je trouverai la satisfaction de mes besoins. C’est dans notre milieu, mon milieu, monde individualiste anarchiste, qu’il me sera possible de tenter les expĂ©riences multiformes qu’implique la vie anarchiste
 Sera ce par la violence, les coups, la matraque, qu’antiautoritaire je contraindrai les composants de mon milieu Ă  s’unir avec moi pour tenter ou rĂ©aliser telle ou telle expĂ©rience? Cela ne se soutient pas.

Donc entre nous “ en dehors”, entre nous antidĂ©mocrates, anti social-communistes, nous adopterons une base de rapports. Une base qui sera Ă  mon avantage naturellement. « Je m’associerai avec mon semblable (Mitmensch) — Ă©crit Stirner — afin d’augmenter ma puissance par cette entente, afin que nos forces rĂ©unies produisent plus que l’une d’elles, prise isolĂ©ment (um durch die Uebereinkunft MEINE MACHT zu ver- starken und durch gemeinsame Gewalt
mehr zu leisten als die einzelne bewirken könnte) « Mon semblable » — le premier venu peut-ĂȘtre. Or, ce n’est pas de mon semblable qu’il s’agit ici, c’est de mon camarade.

J‘ai indiquĂ©, dans l’Initiation individualiste sur quelles bases dĂ©terminer ces rapports pour qu’ils soient Ă  mon avantage et Ă  celui de mon camarade en individualisme anarchiste. Il n’y a pas de doute que c’est dans la rĂ©ciprocitĂ© que rĂ©side cet avantage puisque c’est la seule mĂ©thode qui permette de recevoir autant qu’on a donnĂ©. Et la rĂ©ciprocitĂ© s’exercera, parmi nous, en raison du plus ou moins d’efforts manifestĂ©s ; du plus ou moins de peine que l’effort a coĂ»tĂ© Ă  celui qui l’a produit. En Ă©crivant ceci, je reste dans la note individualiste anarchiste la plus pure. Relisons Warren et Stephen Andrews, si vous voulez bien. Cost is the limit of price
 And by cost is meant the amount of labour bestowed on its production, that measure being again measured by the painfulness or the repugnance of. the labour itself. « La limite du prix c’est le coĂ»t (ce que le produit a demandĂ© de peine)
 Et par coĂ»t, on entend la somme de travail consacrĂ©e Ă  sa production — cet Ă©talon se mesurant par la nature pĂ©nible ou rĂ©pugnante du travail ». Plus l’effort a coĂ»tĂ© de peines, de difficultĂ©s Ă  tenter ou rĂ©aliser, plus il postule de contre-partie.

RĂ©ciprocitĂ©, somme toute, est synonyme de solidaritĂ© volontaire. DĂ©finir la camaraderie comme une sorte d’assurance volontaire que souscrivent entre eux les individualistes pour s’épargner de la souffrance inutile et Ă©vitable, c’est tout bonnement tirer les consĂ©quences qui se dĂ©gagent de la notion de rĂ©ciprocitĂ©.

Je vais m’expliquer clairement pour ne laisser place Ă  aucune obscuritĂ© dans la thĂšse que je dĂ©veloppe.

Je prends tel des nĂŽtres qui Ă  passĂ© cinq, sept, dix annĂ©es de sa vie en prison, pĂ©riode qui a laissĂ©-des traces sur sa santĂ©. Il aurait pu ĂȘtre un fonctionnaire, passer ses jours paisiblement en attendant sa mise Ă  la retraite. Ou rĂ©ussir dans l’industrie ou le nĂ©goce, comme y sont parvenus d’autres, bien moins douĂ©s que lui. Toute sa vie a Ă©tĂ© consacrĂ©e Ă  recruter de nouveaux membres Ă  son milieu, ce qui a permis Ă  un plus grand nombre de constituants de son monde de tenter ou de rĂ©aliser davantage d’expĂ©riences. Il a mĂȘme pu arriver que ce camarade ait non seulement eu Ă  souffrir de la part des archistes, ses ennemis naturels, mais qu’il ait dĂ» encore subir les assauts de certains pseudo-anarchistes incapables d’admettre qu’en certaines circonstances de sa vie individualiste, il ait fait montre d’une attitude autre que celle qu’ils s’imaginent qu’ils auraient prise eux-mĂȘmes. PrĂ©tendre que suffit le plaisir « moral » qu’il a Ă©prouvĂ© Ă  accomplir l’effort est une affirmation d’ordre spirituel qui ferait hausser les Ă©paules Ă  tout bon individualiste stirnerien. La notion de la rĂ©ciprocitĂ© postule que ce camarade trouve en son milieu la totale satisfaction de tous ses besoins, fussent-ils les plus hors-convenances ou les plus « Ă  l’encontre du bon sens ». Sinon, il aura donnĂ© plus qu’il n’aura reçu. Et je ne la rĂ©clame pas pour lui seulement cette totale satisfaction de tous les besoins individuels. Je la rĂ©clame pour tous les:constituants du milieu individualiste anarchiste dont la plupart, pour vivre leur vie, se sont fermĂ© les avenues qui conduisaient aux situations sociales en vue. Dans notre milieu individualiste, nous ne voulons pas plus avoir donnĂ© davantage que nous n’avons reçu, que recevoir un “tant pis pour toi” comme rĂ©ponse Ă  nos besoins. Nous avons donc formĂ© ou voulons crĂ©er une ou plusieurs « associations d’égoĂŻstes » qui, tout en se tenant sur la dĂ©fensive-offensive Ă  l’égard du milieu archiste, ont dĂ©cidĂ© entre eux de se procurer la plus grande somme de joies et de jouissances compatibles avec la notion anarchiste de la vie. Vu la diversitĂ© des tempĂ©raments qui composent le milieu individualiste anarchiste (et dont la plupart ne se sont pas encore rĂ©vĂ©lĂ©s Ă  eux-mĂȘmes) il n’est pas possible qu’en son sein ne se trouve pas la satisfaction de tous les dĂ©sirs amoraux, alĂ©gaux, asociaux que peuvent concevoir des ĂȘtres qui nient les dieux et les maĂźtres dans tous les domaines.

VoilĂ  mon point de vue. Et qu’on me permette de citer encore une fois Stirner : Mir den Egoisten lient das Wohl dieser menschlischen Gesellschaft nicht am Herzen. Ich opfere ihr nichts. Ich benutze sie nur ; um sie aber vollstĂ€ndig benutzen zu können verwandle Ich sie vielmehr in mein Eigenthum und mein Geschöpf, d. h. Ich vernichte sie und bilde in ihrer Stelle den Verein von Egoisten. « Le bien de cette sociĂ©tĂ© ne me tient pas Ă  cƓur, Ă  moi l’égoĂŻste. Je ne me dĂ©voue pas pour elle, je ne fais que m’en servir. Mais, afin de pouvoir complĂštement en user, je la convertis en ma propriĂ©tĂ©, je la transforme en ma crĂ©ature, c’est-Ă -dire je l’anĂ©antis et fonde Ă  sa place l’Association des EgoĂŻstes ». Y at-il Association d’EgoĂŻstes plus caractĂ©risĂ©e qu’un milieu “ ou tout besoin manifestĂ© par l’un de ses constituants trouve (ou peut trouver) sa satisfaction ”, Ă©tant sous-entendu.que ce besoin a Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© par un effort, celui, par exemple, de vouloir vivre sa vie, malgrĂ© les conventions, les prĂ©jugĂ©s, les Ă©coles, le bon sens Social, etc.?

***

Des camarades m’écrivent, manifestant leur satisfaction du Programme d’action insĂ©rĂ© dans le dernier numĂ©ro. On me dit mĂȘme que « c’est la premiĂšre fois qu’il a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© d’un seul coup tant d’objets de rĂ©alisation au milieu individualiste ». Cela est bel et bon. Mais ce sont des initiateurs, des animateurs que ces buts nĂ©cessitent pour devenir des rĂ©alitĂ©s vivantes. Je rappelle ces buts ci-dessous :

1. Propagande individualiste intensive, autrement dit : propagande de dĂ©molition, de dĂ©composition intellectuelle, morale, Ă©conomique
, etc. DĂ©composition dans tous les domaines. Pour commencer, dans son proche entourage, puis auprĂšs de tous ceux avec lesquels il est possible de venir en contact. DĂ©composition, c’est-Ă -dire sape et ruine, par l’exemple et par le verbe, des prĂ©jugĂ©s individuels et sociaux. Point d’épi si le grain ne subit pas de dĂ©composition chimique prĂ©alable ; point d’ñme nouvelle s’il n’est pas fait table rase de l’état d’esprit du vieil homme;

2. Reconstruction individuelle. Recherche de moyens permettant Ă  chacun de vivre d’une existence le plus vĂ©ritablement exempte de prĂ©jugĂ©s. Faciliter les expĂ©riences entreprises « par delĂ  le bien et le mal » dans toutes les sphĂšres de la pensĂ©e et de l’action ;

3. Faire connaitre, rĂ©pandre, diffuser l’en dehors plus qu’il ne l’est (il pourrait ĂȘtre lu bien davantage). De mĂȘme que nos livres et nos brochures (auxquels nos amis ne s’intĂ©ressent pas assez) ;

4. Garantir ceux qui veulent vivre en anarchistes, en « hors convenances », sans dieux ni maßtres, sans foi ni loi, contre les risques et les conséquences de leur attitude. Rééducation et reprise de contact avec leurs camarades de ceux que cette attitude a jetés pendant un temps hors la circulation;

5. Rapports et relations économiques entre ceux que le projet intéresse. Echanges de produits entre Consommateurs-producteurs des villes et producteurs-consommateurs des campagnes sans passer par aucun intermédiaire ;

6. Constitutions de milieux d’affinitĂ©s depuis l’achat ou fa location d’une maison ou d’un terrain dans une banlieue de grande ville (pour s’y retrouver hebdomadairement ou quotidiennement), jusqu’à la location ou l’acquisition de terrains oĂč de maisons en pleine campagne, chacun (individu, famille d’élection, groupe affinitaire Ă  effectif restreint) vivant sur sa parcelle, en son logis particulier, bien entendu ;

7. IrrĂ©guliers du travail. Moyens de dĂ©brouillage individuel ou Ă  plusieurs. Recherche d’occupations ou de besognes appropriĂ©es. Mise en rapports avec des cat les disposĂ©s Ă  fournir renseignements sur le travail oĂč Ă  hĂ©berger les passagers ;

8. Mise en relations des les Ă©loignĂ©s des grands centres de communication, soit avec l’association, soit avec d’autres solitaires ;

9. Etude des questions d’éducation dans un sens anarchiste. Livres, mĂ©thodes, « Ă©coles »;

10. Etude des questions d’éducation et d’éthique sexuelles. FacilitĂ© des mƓurs considĂ©rĂ©e comme un aspect de bonheur individuel, comme facteur de camaraderie plus efficace. Garantie contre les alĂ©as de la pratique de la libertĂ© dans ce domaine spĂ©cial ;

11. Mise en relations avec les associations poursuivant des buts semblables dans les autres pays.

Je rappelle encore que nous ne voulons intervenir en aucune maniĂšre dans la façon de se comporter ou de fonctionner des “ Associations volontaires ” qui pourraient se former Ă  la suite de notre proposition. Nous nous offrons Ă  leur servir de trait d’union, Ă  insĂ©rer leurs avis et leurs communications, Ă  publier le compte rendu de leurs efforts. Nous ne voulons ni les contrĂŽler ni les influencer.

Nous sommes done prĂȘts Ă  insĂ©rer toute offre Ă©manant d’un « initiateur » ou « animateur » connu et sĂ©rieux, demeurant porte oĂč (et non seulement dans une grande ville) et se proposant comme disposĂ© Ă  recueillir dans ou hors de son entourage des adhĂ©sions pour constituer un groupe d’action rentrant dans le cadre d’une des activitĂ©s indiquĂ©es ci-dessus. Dans une mĂȘme localitĂ© et pour un mĂȘme objet, plusieurs initiateurs peuvent simultanĂ©ment se proposer.

Nous envisageons mĂȘme, le cas Ă©chĂ©ant, et dans un lieu restant Ă  dĂ©signer, une rĂ©union de ces initiateurs ou animateurs.

E. Armand.

(1) A condition que Enzo de Villafiore soit encore anarchiste (?).


Aux compagnons

[
]

Fede, de Rome, dans son numéro du 2 novembre, publie une lettre de Enzo de Villafiore, dont nous extrayons ce qui suit:

« Dans un moment oĂč il semblait que les Ă©lĂ©ments extrĂȘmes du parti mussolinien voulussent attaquer la Constitution et le Statut (et par suite la monarchie), dans un moment oĂč les militants fascistes tiraient Ă  Naples sur les carabiniers du roi, tandis que s’accentuait la campagne contre les partis classiques et traditionnels du conservatisme et du lĂ©galitarisme bourgeois; moi, anarchiste individualiste et par consĂ©quent partisan de tout acte qui tend Ă  dĂ©molir les institutions en vigueur, j’ai eu des contacts avec des Ă©lĂ©ments outranciers du fascisme. Mais Ă  peine me suis-je aperçu que les prĂ©tendues vellĂ©itĂ©s anticonstitutionnelles et insurrectionnelles du fascisme se rĂ©duisaient Ă  zĂ©ro, que j’ai mis fin Ă  tout rapport quelconque et que je suis retournĂ© Ă  mon attitude nette et primitive d’opposition tant aux chemises noires qu’aux parlemen taires de l’Aventin. »

Je ne comprends pas, je l’avoue, qu’une organisation nationaliste comme celle des fascistes ait pu un seul moment faire illusion Ă  un anarchiste individualiste. Le fascisme outrancier n’a pas plus Ă  faire avec l’anarchisme individualiste que le bolchevisme outrancier. MĂȘme en leur outrance, ils sacrifient forcĂ©ment, inĂ©vitablement — de par l’essence de leur doctrine — obligatoirement, l’individuel au social.

Tirer sur les carabiniers, faire campagne contre les partis classiques et traditionnels ne suffit pas pour qu’un anarchiste se mette Ă  la remorque d’un parti, Ă  moins de se dĂ©juger ; un individualiste ne saurait s’identifier Ă  aucun parti.

[
]


Le BlasphĂšme de l’AntĂ©christ

La mia causa non Ăš nĂš divina nĂšu mana, non Ăš nĂš il vero nĂš il buono, nĂš il giusto, nĂš il libĂ©ro ; Ăš cio che Ă© il mio. Essa non Ăš generala ma unica come io sono unico. Nulla v’ù al disopro de me (1).

Max Stirner : L’Unico.

Avant de rĂ©pondre Ă  E. Armand et Ă  son article « Nos associations d’égoĂŻstes », j’éprouve le besoin d’éclairer ma position idĂ©aliste devant les insinuations que m’ont tout rĂ©cemment dĂ©cochĂ©es les communistes libertaires italiens. En effet, il y a quelques semaines Fede et Pensiora e Volonta ont annoncĂ©, avec une joie mal dissimulĂ©e qu’Enzo de Villafiore avait passĂ© au fascisme. Je nie cette calomnie. J’ai toujours pensĂ© et agi anarchiquement et mon prĂ©tendu passage au fascisme s’est rĂ©duit Ă  ce qui suit :

Il y a quelques mois, Ă  mon retour en Italie, il semblait que les Ă©lĂ©ments extrĂȘmes du parti fasciste Ă©taient sur le point de s’attaquer Ă  la Constitution et au Statut (et de lĂ  Ă  la monarchie); lorsque les miliciens fascistes mitraillaient Ă  Naples les carabiniers du roi, tandis que s’accentuait la cam pagne contre les partis classiques et traditionnels du conservatisme et du lĂ©galitarisme bourgeois : francs-maçons, dĂ©mocrates, populistes — alors, moi, en tant qu’anarchiste individualiste, c’est-Ă -dire partisan de tout acte qui tend Ă  dĂ©raciner les institutions en vigueur, j’ai eu des contacts avec des Ă©lĂ©ments appartenant au fascisme outrancier. Et j’ai recherchĂ© ces contacts non pas parce je crois le fascisme capable de faire une rĂ©volution, mais parce que j’espĂ©rais qu’un choc entre les forces de la tyrannie mussolinienne, qui aspire Ă  ĂȘtre seule maĂźtresse de l’Italie et celles des bourgeoisies antifascistes, groupĂ©es sous l’opposition constitutionnelle et dĂ©sireuses de regagner la suprĂ©matie perdue, — parce que, dis-je, j’espĂ©rais que du choc toutes deux sortiraient affaiblies et que se produirait une de ces situations chaotiques nĂ©cessaires Ă  la revanche des Ă©lĂ©ments subversifs.

Mais à peine me suis-je aperçu que les prétendues velléités ou antisatutaires et insurrectionnelles
du fascisme – le plus outrancier soit-il — se rĂ©duisaient Ă  zĂ©ro, que j’ai rompu tout rapport et que je suis retournĂ© Ă  mon attitude nette d’opposition irrĂ©ductible tant contre les chemises noires que contre les gens de l’Aventin.

Voici done à quoi se réduit ma tant claironnée défection, (2).

[Je clos ici l’incident. Il nous est impossible d’ouvrir nos colonnes Ă  la polĂ©mique personnelle que se livrent individualistes de la nuance Enzo de Villafiore et communistes anarchistes italiens. Je regrette qu’Enzo de V. ait eu des rapports quelconques avec des Ă©lĂ©ments du fascisme, tout avancĂ©s qu’ils fussent. Il y Ă  mis un terme, n’en parlons plus. Pour le reste, j’ignore quand et oĂč ont paru les qualificatifs adressĂ©s Ă  Renzo Novatore (graphomane, mĂ©galomane, criminel). A ce moment-lĂ , je me rongeais entre les quatre murs d’une Maison centrale. Oui, tout cela est fĂącheux, triste, dĂ©courageant mĂȘme. Et cela se continuera, Ă  la grande joie des archistes, tant que les camarades ne manifesteront pas pratiquement leur intention de ne plus voir dans nos journaux de polĂ©miques personnelles entre anarchistes.]

Ce préambule achevé, je passe à la question qui a déterminé la présente polémique


Avant tout, je n’hĂ©site pas Ă  dĂ©clarer que j’estime sincĂšrement E. Armand pour sa culture, sa valeur et son talent personnels, Mais je ne suis pas d’accord en tout et pour tout avec son individualisme qui me semble en certains points un peu trop accommodant.

Un jeune individualiste sicilien Ă©crivait un jour que depuis dix ans E. Armand a mis beaucoup d’eau dans son vin et que c’est peut-ĂȘtre la raison pour laquelle les communistes libertaires le considĂšrent avec sympathie, alors qu’ils n’ont jamais eu que paroles amĂšres pour moi, pour Renzo Novatore, pour tous les autres affirmateurs de l’individualisme extrĂ©miste.

Il est Ă©vident que l’individualisme d’E. Armand finit, en ultime analyse, par se muer en sociĂ©talisme. Il se prĂ©occupe trop de l’association individualiste et dans l’élaboration de ce qu’il appelle « mon milieu », dans la crĂ©ation de sa Ligue des EgoĂŻstes, il perd de vue l’individu anarchiste, c’est-Ă -dire l’individu sans loi, sans morale et sans devoir qui veut vivre Ă©gocentriquement sa propre vie, soit au dĂ©triment de toutes les sociĂ©tĂ©s, mĂȘme celles individualistes de l’avenir,

Parce que, il est bon de le rĂ©pĂ©ter, l’association n’est que l’un des multiples aspects de la pratique individualiste. Mais elle n’est pas la forme unique, gĂ©nĂ©rale, Ă©ternelle, sous laquelle se manifeste la vie individualiste.

Je suis d’accord avec E. Armand lorsqu’il soutient que l’individu libĂ©rĂ© de toute tyrannie et de tout frein s’associera volontairement avec d’autres individus comme lui, dĂ©sireux de vie et de joie et Ă  l’égard desquels il pratiquera le do ut des de la rĂ©ciprocitĂ©. Mais ceci ne m’empĂȘche pas d’affirmer que dans d’autres cas, l’individu libre pourra se trouver en opposition avec ses semblables et, de ce fait, ĂȘtre contraint de recourir Ă  la lutte pour rĂ©aliser ses propres intĂ©rĂȘts. Ce n’est donc pas le principe de l’association volontaire que je nie; je reconnais au contraire qu’en maint cas, elle peut signifier une augmentation de puissance pour l’homme. MaĂŻs je nie que l’association volontaire soit la norme unique et inviolable des rapports entre individualistes, parce que ces rapports peuvent ĂȘtre alternativement de camaraderie et de lutte impitoyable selon que se modifient les intĂ©rĂȘts ou se transforment les passions.

(Ă  suivre)

Enzo de Villafiore.

(1) J’ai prĂ©fĂ©rĂ© laisser en italien la citation choisie par Enzo de Villafiore et c’est sur son texte que je traduirai cette pores de L’Unique : « Ma cause n’est ni divine, ni humaine ; elle n’est ni le vrai, ni le bon, ni le juste, ni le libre. Elle est ce qui est le mien. Elle n’est pas gĂ©nĂ©rale, mais unique, comme je suis unique. Il n’est rien au-dessus de moi. » — E. A.

——

Avant d’aller plus loin, liquidons la question de ce jeune sicilien qui prĂ©tend que depuis dix ans j’ai mis de l’eau dans mon vin, ce qui — soit dit entre parenthĂšses — va rĂ©jouir le cƓur des copains abstinents. Ce Sicilien est bien jeune. S’il avait lu les trois volumes que j’ai composĂ©s Ă  7 ou 8 ans d’intervalle les uns des autres (Qu’est-ce qu’un anarchiste ? 1908 — El Anarquismo Individualista, 1916 — L’Initiation individualiste, 1923) — et on Ă©crit des livres Ă  tĂȘte plus reposĂ©e que des articles — il se serait vite aperçu que mon associationisme du dernier de ces livres est en germe dans les deux autres. Dans Qu’est-ce qu’un anarchiste ?, je me dĂ©clare mĂȘme anarchiste communiste et rĂ©pudie l’individualisme pur; dans El Anarquismo Individualista oĂč je prĂ©cise mon Ă©volution vers l’individualisme j’introduis la notion du contrat. Dans ces deux ouvrages, mes thĂšses des « anarchistes comme espĂšce » et de « ;a camaraderie » annoncent tout le dĂ©veloppement ultĂ©rieur : rĂ©ciprocitĂ©, garantisme, etc.

E. A.


Le BlasphĂšme de l’AntĂ©christ

II

Supposons par exemple qu’E. Armand et moi, autrement dit, deux amis ayant en commun des affinitĂ©s spirituelles et des analogies de goĂ»t — nous nous associions librement, convaincus que nos forces unies pourront rendre Ă  chacun de nous plus qu’elles nous rendraient en travaillant isolĂ©ment. Cette coopĂ©ration sera parfaitement stirnĂ©rienne, individualiste Ă©goĂŻste. Pour nous, la sociĂ©tĂ© sera un moyen de nous rĂ©alise nous-mĂȘmes ; nous ne deviendrons pas les esclaves de la sociĂ©tĂ©, comme c’est le cas aujourd’hui, nous en serons les dominateurs. Mais un jour E. Armand et moi, nous nous trouvons en opposition parce que nous tendons tous les deux Ă  la possession exclusive d’une chose donnĂ©e qui nous passionne de telle façon que nous ne puissions y renoncer ; mus par Ă©goĂŻsme, nous nous combattrons fĂ©rocement, cherchant Ă  nous exterminer l’un l’autre. Or, dans le premier cas comme dans le second, nous serons toujours restĂ©s dans la sphĂšre individualiste la plus pure ; lorsque l’accord mutuel nous Ă©tait utile, nous l’avons pratiquĂ©: quand la lutte nous convenait mieux, nous nous en sommes servis. Nos intĂ©rĂȘts respectifs se modifiant, nous avons Ă©galement changĂ© les mĂ©thodes pour les satisfaire.

Dans une forme de vie anarchiste se rĂ©alisera vraisemblablement le triomphe de la variĂ©tĂ© et de la diffĂ©renciation. Il y aura des individualitĂ©s solitaires qui voudront vivre isolĂ©ment en dehors de tous les milieux, et des individualitĂ©s guerriĂšres qui vivront d’une vie de rapines et de piraterie en lutte avec tous les groupes sociaux. Il y aura des individus qui s’uniront volontairement, plaçant Ă  la base de leurs rapports la rĂ©ciprocitĂ© chĂšre Ă  E. Armand et d’autres hommes qui, tout aussi volontairement, s’associeront dans la pratique du communisme libertaire. Un seul individu dĂ©sireux de la variĂ©tĂ© des expĂ©riences pourra successivement passer par toutes les formes diverses de la vie libre. Les isolĂ©s pourront s’associer et se dissocier entre eux ; les groupes stipuler des alliances oĂč les rompre. Le polyformisme le plus complet rĂ©gnera dans ce chaos merveilleux oĂč n’existeront plus ni gouvernements ni lois pour refrĂ©ner les tendances et les volontĂ©s personnelles.

Ceci donc sera de l’anarchie! Mais croire que tous les individus/anarchistes a cepteront spontanĂ©ment et pour toujours une rĂšgle unique de vie sociale, c’est une erreur grossiĂšre. Et c’est dans celle erreur que tombent Malatesta: et Kropotkine lorsqu’ils caressent le rĂȘve de tous les hommes associĂ©s dans la commune, de toutes les communes associĂ©es dans la rĂ©gion, de toutes les rĂ©gions associĂ©es dans la nation, de toutes les nations associĂ©es dans l’international : le rĂȘve de l’humanitĂ© tout entiĂšre acceptant communisme libertaire, reconnaissant en cette conception la seule forme capable de satisfaire les nĂ©cessitĂ©s intĂ©grales de l’isolĂ© et de la collectivitĂ©. C’est en une erreur semblable que tombe E. Amand lorsque, gĂ©nĂ©ralisant une conception qui lui est personnelle, il imagine tous les individualistes s’unissant dans son Association d’égoĂŻstes, basĂ©e sur la rĂ©ciprocitĂ©.

Pour ces raisons, je maintiens que l’individualisme de E. Armand, glissant inconsciemment sur la pente du conformisme, finira en dernier ressort, par se convertir au sociĂ©tarisme.

—o—

E. Armand m’accuse d’ĂȘtre un unilatĂ©raliste parce que je considĂšre Renzo Novatore et Bonnot comme des individualistes-types.

Eh bien, il est qu’en ce qui me concerne, le meilleur individualisme est justement l’individualisme barbare, sauvage, guerrier, hĂ©roĂŻque. Oui, mon type d’individualiste idĂ©al s’appelle Renzo Novatore, Conrad Brando, Jules Bonnot. Oui, mon Ăąme de pĂ©cheur et de dissolu admire passionnĂ©ment une Messaline ou une Clara, la magnifique protagoniste du « Jardin des Supplices ». Mais ceci ne constitue certes pas un crime d’unilatĂ©ralisme. Personne ne peut m’empĂȘcher d’avoir de la sympathie pour celui-ci plutĂŽt que pour celui-lĂ . Mais j’admets qu’il y ait des individualistes diffĂ©rents de mon type idĂ©al et je n’ai jamais aspirĂ© Ă  un monde anarchique composĂ© uniquement d’unitĂ©s pensantes et agissantes comme Enzo de Villafiore et E. Armand !

Armand me reproche encore d’avoir placĂ© sur le mĂȘme plan le tyran et le rebelle, alors qu’il se dĂ©clare, lui, toujours du cĂŽtĂ© du rebelle contre le tyran. Il faut ici nous entendre. Dans ma vie, je me suis toujours montrĂ© un adversaire implacable de tous les tyrans, j’ai toujours dĂ©fendu quiconque s’insurgeait contre leur despotisme. Moi-mĂȘme, dans toutes les manifestations de mon Ă©nergie individualiste, je me suis toujours montrĂ© un rebelle— contre la SociĂ©tĂ©, contre l’Etat, contre la Morale. Mais j’estime que le tyran et le rebelle sont deux cas d’anomalie, deux exceptions heureuses par rapport Ă  la grande masse aboulique, passive et soumise. Le tyran et le rebelle savent Ă©galement mettre leur volontĂ© de vie et de joie au-dessus de toutes les lois et de tous les prĂ©jugĂ©s : le premier pour commander, le second pour se libĂ©rer.

Tout en Ă©tant antagonistes l’un Ă  l’autre, ils reprĂ©sentent cependant un supĂ©rioritĂ© par rapport au citoyen bien pensant qui vit uniquement pour obĂ©ir et ĂȘtre esclave. VoilĂ  pourquoi je les ai placĂ©s sur un plan semblable.

E. Armand, finalement, manifestĂ© le dĂ©sir de crĂ©er un individualisme plus rĂ©alisateur que l’individualisme actuel. Je suis’ d’accord avec lai sur ce point-lĂ , Moi aussi, je voudrais que les individualistes s’évadent de la mare stagnante des discus- sions improductives pour Ɠuvrer plus efficacement dans le champ des rĂ©alisations.

Dans un Ă©crit encore inĂ©dit, j’ai fait allusion Ă  ce que devrait ĂȘtre notre action immĂ©diate Ă  l’heure actuelle. Ce n’est pas un programme que j’ai tracĂ© (car l’action iconoclaste est trop vaste pour ĂȘtre renfermĂ©e dans les Ă©troites limites d’un programme). Il s’agit de considĂ©rations, lesquelles extĂ©riorisĂ©es dans la pratique, pourraient se monter d’une certaine utilitĂ© dans l’évolution de notre mouvement. Je citerai quelques-unes de ces considĂ©rations :

I. — Il est nĂ©cessaire de procĂ©der Ă  la dĂ©molition de tous les ordres sociaux constituĂ©s, qui entravent le dĂ©veloppement de l’activitĂ© personnelle. Cette dĂ©molition devra s‘opĂ©rer dans le domaine intellectuel, en dĂ©mantelant, au moyen des arguments de la critique tous les idĂ©aux, croyances, prĂ©jugĂ©s ; doctrines philosophiques, scientifiques, artistiques, qui contribuent Ă  la conservation des SociĂ©tĂ©s. Nous combattrons ces sociĂ©tĂ©s jusqu’à la derniĂšre goutte de notre sang parce qu’elles tendent Ă  transformer les Ă©nergies. de l’humanitĂ©. en d’autres Ă©nergies moins fertiles pour la joie et le bien-ĂȘtre et de l’humanitĂ© elle-mĂȘme et des individus, |considĂ©rĂ©s isolĂ©ment (comme c’est le cas pour lĂ©s Ă©nergies cosmiques qui vont se transformant en des formes toujours moins utilisables). C’est pourquoi if faudra nous montrer implacables dans la destruction de ces organisations sociales coactives, au sein desquelles nous sĂšmerons l’esprit de rĂ©volte, de transgression des lois, troublant de toutes les façons possibles le rythme normal de la vie civile .

II. — Nous devrons vivre nous-mĂȘmes notre vie aussi intensĂ©ment que possible, fĂ»t-ce au dĂ©triment du troupeau humain et de ses pasteurs. L’expropriation individuelle systĂ©matique, l’illĂ©galisme Ă©rigĂ© en doctrine, voilĂ  les moyens les plus propres Ă  parvenir auxdites fins. De mĂȘme que la sociĂ©tĂ© sert de tous les armes pour nous annihiler, nous lui rendrons la pareille, ouvertement ou secrĂštement, selon des modes Ă  dĂ©terminer d’aprĂšs les circonstances.

III. — Tous les individualistes contraints Ă  agir de la façon ci dessus entretiendront entre eux des rapports multiples et variĂ©s ; ils se consulteront librement sur la meilleure façon de mener leur guerre. Il va sans dire que les individualistes qui tomberont aux mains de l’ennemi ne seront jamais abandonnĂ©s par les camarades, qui s’efforceront par tous les moyens en leur pouvoir Ă  les arracher Ă  l’adversaire.

IV. — Affirmateurs de la libertĂ© la plus dĂ©bridĂ©e, ennemis irrĂ©ductibles de ces mensonges moralistes qui ont nom DĂ©cence, Pudeur, etc., les individualistes ne mettront aucun frein Ă  leur vie sensuelle. Outre les satisfactions qu’elles procurent Ă  l’Unique, la pluralitĂ© des amours, la variĂ©tĂ© des plaisirs assĂšnent un violent coup de pioche dans les fondations de cette hypocrite civilisation christiano-bourgeoise qui se base sur le renoncement et l’hypocrisie. En revendiquant les imprescriptibles droits de l’instinct, nous accomplirons une Ɠuvre hautement libĂ©ratrice en vue de la libĂ©ration physique et intellectuelle de l’individu.

Ces idĂ©es, je le rĂ©pĂ©tĂ©, n’ont pas la plus lointaine prĂ©tention de constituer la norme unique Ă  quelle devraient se conformer tous les compagnons dans l’accomplissement de sa tĂąche dĂ©molisseuse. Elles reprĂ©sentent simplement un point de vue qui m’est propre, que j’ex pose aux individualistes — ces Ă©ternels briseurs de toute chaine sociale — auxquels il plairait de les traduire dans la pratique.

Alors la phalange des Antéchrists ferait sentir à la société, avec une vigueur centuplée, la puissance de ses coups.

Enzo de Villafiore.

Italie, novembre 1924.


Ma polémique avec E. Armand

DĂ©sordre, chaos, confusion. — LibertĂ© sans frein de l’instinct. — Arbitraire individuel. — Triomphe absolu de la Force et de l’Audace. — Vie dynamique. — Polymorphisme. — Renversement de toutes les valeurs. — NĂ©gation de Ia loi, de l’autoritĂ©, de la morale. — ApogĂ©e de la diversitĂ©, de la variabilitĂ© et de l’impulsion : voici les Ă©lĂ©ments qui composent mon anarchie.

Celle anarchie, c’est-Ă -dire celle forme future de vie libre dans laquelle l’individu s’affirmera dans la mesure de ses propres forces, prĂ©supposer la coexistence de la solidaritĂ© et de la guerre, que je considĂšre toutes deux comme des moyens don l’homme se sert alternativement et selon que l’un ou l’autre rĂ©ussit davantage Ă  satisfaire ses exigences. E. Armand croit au contraire, que les contestations violentes disparaĂźtront dans un monde anarchiste parce que :

Il y a toujours intĂ©rĂȘt pour des individualistes anarchistes Ă  s’entendre et Ă  rĂ©soudre leurs conflits par de mutuelles concessions — application du principe de rĂ©ciprocitĂ©. Il n’y a aucun dĂ©sir de possession exclusive d’une chose donnĂ©e qui surpasse l’intĂ©rĂȘt que les individualistes ont Ă  maintenir entre eux l’état de camaraderie. Il n’est pas si difficile — avec de la bonne volontĂ© — de s’entendre pour possĂ©der successivement ou alternativement cette chose si convoitĂ©e et si rare en mĂȘme temps, qu’il n’en existe sans doute qu’un exemplaire unique? L’entente, je le rĂ©pĂšte, ‘est prĂ©fĂ©rable Ă  l’extermination du copain qui, lui non plus, n’a pas voulu cĂ©der. Elle est prĂ©fĂ©rable, su point de vue Ă©goĂŻste le plus pur, au procĂ©dĂ© d’extermination, d’abord parce que celui-ci me privera d’un camarade, et est-Îl un objet au monde qui compense, la perte d’un camarade ?


Je regarde, quant Ă  moi, les considĂ©rations d’E. Armand comme excessivement optimistes, pour ne pas dire presque chrĂ©tiennes. D’abord, il n’est pas toujours possible de concilier les divers Ă©goĂŻsmes en lutte et de parvenir Ă  la solution des concessions mutuelles : il existe, en effet, des intĂ©rĂȘts antithĂ©tiques, des antipathies invincibles, des sentiments de haine, des dĂ©sirs de vengeance, toutes choses qui interdisent une entente pacifique. Il n’est pas toujours possible de possĂ©der successivement et alternativement une chose convoitĂ©e par chacun de nous, parce qu’il y a des cas dans la vie oĂč l’homme est guidĂ©, non seulement par sa raison, mais encore par ses passions et par ses instincts. Il veut Ă  tout prix jouir, exclusivement et jalousement, de l’objet qu’il aime et qu’il veut possĂ©der, ou qu’il dĂ©sire Ă  un degrĂ© extrĂȘme. Puis, si dans une situation donnĂ©e, la violence peut me rendre davantage que l’entr’aide, pour quel motif ne m’en servirais-je pas? Parce que la mĂ©thode, d’extermination me prive d’un compagnon ? Mais celui qui fait obstacle Ă  mes dĂ©sirs, qui me barre la route, ce m’est pas pour moi un camarade, c’est un ennemi. Contre lui je me sers d’un moyen quelconque : la ruse, la violence, la force.

La violence n’est pas uniquement l’effet de causes dĂ©terminĂ©es par des situations spĂ©ciales, elle est aussi l’expression de tempĂ©raments particuliers chez lesquels l’instinct hĂ©ritĂ© de CaĂŻn est congĂ©nital et indestructible. C’est une illusion de croire que les individualitĂ©s guerriĂšres abandonneront la lutte et consacreront leur esprit belliqueux Ă  doter de risques plus grands et d’une ardeur plus vive les expĂ©riences auxquelles elles s’adonneront. C’est comme si on pouvait croire qu’un voluptueux, habituĂ© aux dĂ©lices des embrassements les plus Ă©rotiques, pourrait assouvir sa lascivitĂ© dans la pratique de la masturbation.

De mĂȘme que la lutte brutale, la lutte intellectuelle ne disparaĂźtra jamais. L’homo homini lupus de Hobbes est la suprĂȘme vĂ©ritĂ© en maint cas. C’est un commandement de la mature et parler aujourd’hui d’harmonie sociale, alors qu’une guerre des plus fĂ©roces a dĂ©veloppĂ© en l’homme les instincts sauvages et brutaux, c’est prĂȘter le flanc au mĂȘme ridicule dont est entachĂ© ce pacifisme qui consacre pĂ©riodiquement son impuissance dans des congrĂšs internationaux oĂč sur l’autel de l’incomprĂ©hension, la verbositĂ© s’allie avec la poltronnerie.

E. Armand soutient que dans un monde anarchiste, pour vivre sa propre vie dans une complĂšte libertĂ©, force est que l’ambiance garantisse Ă  l’individu qu’aucun n’empiĂ©tera ni sur son ĂȘtre ni sur son avoir personnels. Il me semble, Ă  moi, que l’individualiste qui, pour se rĂ©aliser, a besoin de garanties, fait montre du mĂȘme esprit de faiblesse et d’impuissance qui caractĂ©rise le citoyen bien pensant auquel est nĂ©cessaire la protection gouvernementale et lĂ©gale, parce que seul, il ne saurait se dĂ©fendre contre les attaques d’autrui. Mon individualiste anarchiste, lui, rejette dĂ©daigneusement autant les garanties que les protections, parce qu’il sait que la SociĂ©tĂ© ne les lui offre qu’en Ă©change d’une partie de sa propre indĂ©pendance. Mon individualiste anarchiste est convaincu que sa libertĂ© est fonction de sa force personnelle, attendu que dans la vie il n’aura que ce qu’il sera capable de conquĂ©rir et de conserver. ConsĂ©quemment, il cherche continuellement Ă  augmenter sa puissance et Ă  perfectionner ses Ă©nergies, certain que, seules, elles lui permettront de se conduire dans la vie comme mieux lui convient ; il s’associe avec les autres et les respecte quand cela lui plait, quitte Ă  les combattre quand la lutte est plus conforme Ă  ses goĂ»ts et Ă  ses intĂ©rĂȘts.

Le polymorphisme, la variĂ©tĂ© des expĂ©riences, la recherche de la nouveautĂ©, dĂ©couleront, en un milieu anarchiste, de la libertĂ© conquise par la force. C’est pour cela, sans vouloir rĂ©pĂ©ter la distinction stirnĂ©rienne entre l’individualitĂ© et la libertĂ©, qu’il m’est possible d’affirmer que l’anarchie reprĂ©sentera le triomphe de l’arbitraire, c’est-Ă -dire de la libertĂ© pure qui s’arrĂȘte uniquement oĂč finit la puissance individuelle — non pas du concept abstrait et irrĂ©el de la libertĂ©, que dĂ©mocrates et moralistes ont juchĂ© au septiĂšme ciel.

E. Armand, pour justifier son solidarisme, affirme encore que la prĂ©sence d’individualitĂ©s guerriĂšres dans un monde anarchiste, susciterait, chez les autres individus, la nĂ©cessitĂ© de s’armer pour pourvoir Ă  leur propre dĂ©fense. Comme il est impossible de se maintenir toujours sur le « qui vive », ces hommes finiraient par confier Ă  d’autres la tĂąche de les protĂ©ger, de telle sorte que la police et le mĂ©canisme judiciaires renaĂźtraient fatalement E. Armand oublie que la gĂ©nĂ©ralisation de la vie libre prĂ©suppose un Ă©tat d’auto-conscience supĂ©rieur chez les individus. Parvenus au stade anarchiste, parce qu’ils sont avides de libertĂ© et d’expansion, ils prĂ©fĂ©reraient pourvoir Ă  leur propre dĂ©fense, plutĂŽt que de se replacer eux-mĂȘmes sous la tutelle humiliante de la loi et de l’Etat. Pour quel motif l’homme qui n’est pas un lĂąche-nĂ© devrait-il mendier chez autrui quelques miettes de protection, alors que dans un milieu anarchiste, il pourrait se servir de tout moyen Ă  sa portĂ©e pour se dĂ©fendre et pour attaquer, jusqu’à s’associer avec d’autres unitĂ©s humaines, usant de toutes les armes dont la morale et les rĂšglementations en vigueur empĂȘchent de se servir ?

Peut-ĂȘtre l’anarchie ne se rĂ©alisera-t-elle jamais comme forme de vie gĂ©nĂ©rale, parce que la foule et les peuples resteront Ă©ternellement inconscients et abouliques, parce qu’ils ne seront jamais compĂ©nĂ©trĂ©s de ce dĂ©sir illimitĂ© d’indĂ©pendance qui est le patrimoine des Ă©lites. Peut-ĂȘtre subsistera-t-elle au cours des siĂšcles comme l’attitude anormale de quelques aristocrates anormaux qui opposeront leur non spasmodique, leur « non » de dĂ©sespoir et de rĂ©volte Ă  toutes les rĂ©glementations sociales constituĂ©es !

Mais si l’anarchie doit triompher comme norme de vie universelle, ce ne pourra ĂȘtre que sous la forme Ă©chevelĂ©e, chaotique, arbitraire que je conçois. Le communisme libertaire de Malatests,
l’associationnisme individualisant d’E. Armand, le mutualisme solidariste de Proudhon sont des conceptions sociales trop rigides et trop ordonnĂ©es pour que l’individu anarchiste puisse y dĂ©ployer ses manifestations instinelives et irrefrĂ©nĂ©es. C’est dans le chaos que consiste la suprĂȘme anarchie. C’est vers le chaos que nous tendons avec toutes les Ă©nergies de notre esprit pervers et sacrilĂšge.

—o—

Enfin, E. Armand reconnait pour nous, pĂ©cheurs et dissolus, le droit de s’associer librement et d’accomplir sans entraves notre Ɠuvre de propagande et de persuasion.

Mais que demain nous fondions des « Ă©coles de voluptĂ© », que nous Ă©levions des « temples Ă  VĂ©nus », oĂč nous enseignerions que le coĂŻt est une des choses les plus belles de la vie, que la polygamie est l’état naturel de l’amour, que les dĂ©pravations sexuelles sont les raffinements du plaisir, que l’inceste est normal parce qu’il n’est rien de prohibĂ© dans les rapportĂ© Ă©rotiques entre les individus, alors n’aurons-nous pas le droit de rĂ©agir par la force contre les tartuffes qui, au nom de la morale, de l’hygiĂšne et semblables mensonges, voudraient interdire que se rĂ©pande notre dissolution ? De mĂȘme qu’elle n’a su crĂ©er des gĂ©nies et des hĂ©ros, la civilisation chrĂ©tienne n’a suscitĂ© de grands pĂ©cheurs. PhrynĂ©, ClĂ©opatre, Messaline sont figures du temps passĂ©. Nous qui, telle une Mme de Longueville, n’aimons pas « les plaisirs innocents »; nous qui, tel un Oscar Wilde, pensons que « celui qui invente un splendide pĂ©chĂ© est plus grand que celui qui dĂ©couvre une nouvelle religion »— nous ferons en sorte que dans un monde anarchiste, cĂŽte Ă  cĂŽte avec la libre association et la libre guerre, l’art libre et la vie dynamique, prospĂšrent le libre amour et l’autonomie
sexuelle.

Et dans la multiformitĂ© de ses dĂ©pravation accomplira, dans une ambiance renouvelĂ©e, un chef-d’Ɠuvre de beautĂ©.

Enzo de Villafiore.




Source: Libertarian-labyrinth.org