July 18, 2021
From Center For Stateless Society
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Kevin Carson. Article original : The Status Quo is a Government-Contrived Labor Surplus, 30 juin 2021 Traduction Française par Cristhian Ravelo.

À moins que vous n’ayez Ă©tĂ© sous une roche le mois dernier ou que vous soyez un abstinent total des mĂ©dias sociaux, vous avez vu certaines des pires personnes sur terre se plaindre du fait que « plus personne ne veut travailler! Â» En effet, l’indignation de beaucoup est si grande que seule la pose de pancartes de colĂšre Ă  la fenĂȘtre de leurs Ă©tablissements commerciaux pourrait l’exprimer suffisamment.

Si l’on peut se demander dans quelle mesure le message Ă©tait attrayant pour les employĂ©s potentiels, il ne fait aucun doute que leur dĂ©confiture a Ă©normĂ©ment contribuĂ© au plaisir de gens comme moi sur Twitter et Facebook.

Mais maintenant, ils ont trouvĂ© un champion en la personne de Richard Ebeling, de l’American Institute for Economic Research. Ce n’est pas vraiment une surprise; la promotion des intĂ©rĂȘts des pires personnes sur terre est, aprĂšs tout, la mission de l’AIER. Mais c’est plus qu’une question de devoir pour Ebeling. Un soir, il n’y a pas si longtemps, comme il le raconte (« The Labor Shortage Is a Government-Contrived Scarcity Â», AIER, 14 juin), c’est devenu personnel. Souhaitant simplement profiter d’un repas assis au restaurant avec sa femme, il a vu ses espoirs anĂ©antis par les no-goodniks qui refusaient d’accepter un emploi aux conditions que l’employeur jugeait bon de leur offrir.

Il ne fait aucun doute que non seulement Ebeling, mais aussi le propriĂ©taire du restaurant thaĂŻlandais en question – hĂ©ritier d’employeurs potentiels dĂ©daignĂ©s de la mĂȘme maniĂšre par de robustes voyous et des hommes sans maĂźtre depuis l’époque des Tudors – auraient sympathisĂ© avec Hines, le fermier de trente mille acres dans Les Raisins de la colĂšre qui disait: « Un rouge, c’est n’importe quel fils de pute qui veut trente cents de l’heure alors que nous en payons vingt-cinq! Â».

Quant Ă  Ebeling, il tient Ă  prĂ©ciser que ce manque de personnel pour le service Ă  table ne s’est pas produit par hasard. C’était une invention! Par le gouvernement! Le dĂźner de M. Ebeling n’est pas mort, il a Ă©tĂ© tuĂ©. Et les gens qui l’ont tuĂ© ont des noms et des adresses.

A premiĂšre vue, on se demande pourquoi tant d’emplois sont vacants. « Il y a beaucoup d’offres d’emploi; c’est l’échec d’un bon nombre de personnes aptes Ă  l’emploi qui ne sont pas intĂ©ressĂ©es Ă  occuper les crĂ©neaux que les employeurs aimeraient remplir. Pourquoi? Â»

Certains ont affirmĂ© que c’est parce que les employeurs sont trop bon marchĂ©, c’est-Ă -dire qu’ils ne sont pas disposĂ©s Ă  payer un salaire suffisamment Ă©levĂ© pour ramener les chĂŽmeurs dans la population active. Le problĂšme de cette derniĂšre explication est qu’elle ne permet pas de comprendre pourquoi le salaire « x Â» auquel certains de ces travailleurs Ă©taient disposĂ©s Ă  ĂȘtre employĂ©s il y a 15 mois est maintenant inacceptable un peu plus d’un an plus tard, compte tenu de la perte de revenu subie pendant tout ce temps.

Selon lui, la vraie rĂ©ponse est que, grĂące aux allocations de chĂŽmage prolongĂ©es et plus Ă©levĂ©es que la moyenne, les travailleurs sont payĂ©s autant – ou parfois plus – pour rester Ă  la maison que pour travailler.

Mais Ebeling a tout faux. C’est le statu quo capitaliste qui est artificiel. Il aurait mieux fait de demander pourquoi, dans l’état antĂ©rieur des choses – qu’il considĂšre comme normal – les gens se traĂźnaient quotidiennement dans des emplois qu’ils redoutaient de toutes leurs forces. La rĂ©ponse, bien sĂ»r, est que c’était la seule alternative au sans-abrisme ou Ă  la famine.

Mais c’est cet Ă©tat de fait antĂ©rieur, celui auquel il aspire Ă  revenir, qui a Ă©tĂ© crĂ©Ă© par le gouvernement. C’était une plĂ©nitude de travail crĂ©Ă©e par le gouvernement, rĂ©sultant d’une raretĂ© crĂ©Ă©e par le gouvernement de l’accĂšs de la classe ouvriĂšre aux moyens de production.

L’état des choses qu’Ebeling considĂšre comme le capitalisme normal n’est possible que grĂące Ă  des siĂšcles de violence d’État. Il a Ă©tĂ© fondĂ© sur la violence d’État, et il continue d’exister Ă  cause de la violence d’État actuelle.

En Angleterre, cela a commencĂ© par la saisie, Ă  la fin du Moyen-Âge et au dĂ©but de l’ùre moderne, des terres arables en plein champ et leur transformation en pĂąturages pour les moutons. Les paysans ont Ă©tĂ© privĂ©s de leurs droits d’accĂšs coutumiers Ă  la terre, mis en location et expulsĂ©s. Tout au long de ce processus, les classes employeuses ont eu recours Ă  la violence de l’État pour forcer les nouveaux travailleurs sans terre Ă  travailler pour un salaire, quelles que soient les conditions proposĂ©es, avec fouet, mutilation et pĂ©onage pour ceux qui refusaient. La spoliation des terres s’est poursuivie avec les enclosures parlementaires des pĂąturages communs et des terres incultes au XVIIIe siĂšcle et au dĂ©but du XIXe siĂšcle.

Les employeurs capitalistes continuent de s’appuyer sur les contrĂŽles sociaux totalitaires de l’État pour imposer la discipline Ă  la main-d’Ɠuvre. Les lois d’établissement fonctionnent comme un systĂšme de passeport interne. En plus des Combination Laws, l’État interdit Ă©galement la libre association entre les travailleurs en criminalisant les sociĂ©tĂ©s amicales et les sociĂ©tĂ©s de bienfaisance, craignant qu’elles ne deviennent des foyers de radicalisme ou que leurs bĂ©nĂ©fices ne soient utilisĂ©s comme fonds de grĂšve de facto. Comme l’ont dĂ©crit J. L. et Barbara Hammond, la sociĂ©tĂ© anglaise a Ă©tĂ© « mise en piĂšces
 et reconstruite Ă  la maniĂšre dont un dictateur reconstruit un gouvernement libre Â».

Pendant ce temps, Ă  mesure que le capitalisme se rĂ©pandait, les droits coutumiers des paysans sur la terre Ă©taient annulĂ©s, d’abord en Europe, puis dans les parties du monde colonisĂ©es par l’Europe. Dans de nombreux cas – la colonie permanente de Hastings au Bengale, le systĂšme de l’hacienda en AmĂ©rique latine, et ainsi de suite, dans l’ensemble du monde colonisĂ© – les gens ordinaires ont Ă©tĂ© privĂ©s de leur droit Ă  un travail indĂ©pendant sur la terre afin qu’ils travaillent pour des employeurs capitalistes.

Quant Ă  l’ùre dite du « laissez-faire Â», ces contrĂŽles sociaux stricts, l’esclavage, les tarifs douaniers, etc., n’ont pas Ă©tĂ© abolis parce que les gens ont soudainement rĂ©alisĂ© qu’ils Ă©taient de mauvaises idĂ©es, parce qu’ils comprenaient mieux l’économie. Non, l’État capitaliste a cessĂ© de faire ces choses parce qu’elles n’étaient plus nĂ©cessaires. Les systĂšmes de pouvoir qu’ils avaient Ă©tĂ© nĂ©cessaires pour crĂ©er Ă©taient solidement Ă©tablis. Quel besoin de barriĂšres commerciales, par exemple, lorsque les Britanniques avaient consolidĂ© la moitiĂ© des ressources et des marchĂ©s du monde sous le contrĂŽle de leur Empire, que leur flotte marchande avait le monopole de la navigation Ă  l’intĂ©rieur de celui-ci et qu’ils avaient complĂštement supprimĂ© toute menace de concurrence de l’industrie textile indienne?

Pendant ce temps, malgrĂ© les prĂ©tentions au laisser-faire, l’État a continuĂ© Ă  imposer les pĂ©nuries artificielles et les droits de propriĂ©tĂ© artificiels qui Ă©taient les plus essentiels Ă  la survie du capitalisme. Aujourd’hui encore, il fait respecter les titres de propriĂ©tĂ© absents au nom des hĂ©ritiers et des ayants droit des voleurs dĂ©crits dans les paragraphes prĂ©cĂ©dents. L’État amĂ©ricain et ses alliĂ©s entretiennent un empire mondial pour maintenir au pouvoir des gouvernements qui feront respecter les titres de propriĂ©tĂ© sur les terres et les ressources pillĂ©es par le colonialisme, et contribueront Ă  maintenir une main-d’Ɠuvre bon marchĂ©. L’État fait respecter les monopoles de brevets qui permettent aux entreprises mondiales d’enfermer la production dĂ©localisĂ©e dans des murs juridiques et de maintenir un monopole lĂ©gal sur l’élimination du produit – une forme de protectionnisme dont le capitalisme mondial est aussi dĂ©pendant que le capitalisme national l’était du tarif douanier il y a un siĂšcle.

L’État enferme les biens communs du crĂ©dit, donnant ainsi aux propriĂ©taires de la richesse stockĂ©e un monopole sur le droit de fournir des fonds aux entreprises commerciales – et donc sur l’organisation de l’activitĂ© productive. C’est pourquoi Elon Musk est considĂ©rĂ© comme un « gĂ©nie Â», bien qu’il ne conçoive ou n’invente absolument rien lui-mĂȘme. Son contrĂŽle sur la fonction financiĂšre lui permet d’enfermer le travail coopĂ©ratif et l’intelligence sociale des autres, de s’en attribuer le mĂ©rite et d’en tirer des rentes.

Un polĂ©miste pour les intĂ©rĂȘts de la classe ouvriĂšre il y a deux cents ans – une sorte d’image miroir de l’univers malĂ©fique de Spock d’Ebeling – aurait pu demander le contraire de sa question: Pourquoi les ouvriers Ă©taient-ils plus disposĂ©s Ă  travailler pour un salaire aprĂšs la fermeture et l’expropriation qu’avant, alors que le salaire offert n’avait pas augmentĂ© et que le prix du pain n’avait pas diminuĂ©.

La rĂ©ponse, encore une fois, est simple: Tant qu’ils avaient accĂšs Ă  un moyen de subsistance indĂ©pendant sur leur part coutumiĂšre de terres arables ouvertes, de pĂąturages communs, de bois et de gibier dans les dĂ©chets communs, les travailleurs n’étaient pas disposĂ©s Ă  travailler pour les salaires que les employeurs jugeaient bon de leur offrir. Mais une fois qu’ils Ă©taient privĂ©s de ces moyens de subsistance indĂ©pendants, le choix Ă©tait d’accepter de travailler pour n’importe quel salaire proposĂ© – aussi bas soit-il – ou de mourir de faim.

En effet, l’un des problĂšmes centraux de l’économie politique capitaliste, qui remonte Ă  la Fable des abeilles de Mandeville, a Ă©tĂ© de mettre les travailleurs dans une position oĂč la seule alternative Ă  l’acceptation du travail aux conditions de l’employeur est la famine.

Atteindre cet Ă©tat de fait Ă©tait le but conscient des capitalistes agraires qui ont agitĂ© et rĂ©alisĂ© les enclosures. Ils savaient, et disaient tout haut, que tant que les gens pourraient se nourrir sur leur propre terre commune, ils refuseraient de travailler pour les classes propriĂ©taires terriennes aussi longtemps, aussi durement ou aussi bon marchĂ© que le voulaient les classes propriĂ©taires terriennes. Ils savaient, et disaient tout haut, que les classes possĂ©dantes pouvaient exploiter les classes ouvriĂšres aussi impitoyablement qu’elles le souhaitaient, tant que la seule alternative au travail Ă©tait la famine.

Ils l’ont vraiment dit haut et fort. Voici quelques exemples tirĂ©s de la littĂ©rature polĂ©mique contemporaine des classes possĂ©dantes en Angleterre pendant la pĂ©riode des Enclosures parlementaires:

En 1739, un pamphlĂ©taire soutient que « la seule façon de rendre les classes infĂ©rieures tempĂ©rĂ©es et industrieuses
 est de les obliger Ă  travailler tout le temps qu’elles peuvent consacrer au repos et au sommeil, afin de se procurer les nĂ©cessitĂ©s communes de la vie. Â»

Un traitĂ© de 1770 intitulĂ© « Essai sur le commerce » mettait en garde contre le fait que « les travailleurs ne devraient jamais se croire indĂ©pendants de leurs supĂ©rieurs
. «. Le remĂšde ne sera pas parfait, tant que nos pauvres dans les manufactures ne se contenteront pas de travailler six jours pour le mĂȘme montant qu’ils gagnent aujourd’hui en quatre jours.

Arbuthnot, en 1773, dĂ©nonçait les communes comme « un plaidoyer pour leur oisivetĂ©; car, Ă  l’exception de quelques-uns, si vous leur offrez du travail, ils diront qu’ils doivent aller s’occuper de leurs moutons, couper des fourrures, sortir leur vache de la fourriĂšre, ou peut-ĂȘtre, faire ferrer leur cheval pour qu’il puisse les porter Ă  une course de chevaux ou Ă  un match de cricket.

John Billingsley, dans son rapport de 1795 sur le Somerset au Conseil de l’agriculture, a Ă©crit sur l’effet pernicieux du commun sur le caractĂšre d’un fermier: « En s’occupant de son bĂ©tail, il acquiert l’habitude de l’indolence. Des quarts, des demi-journĂ©es et parfois des journĂ©es entiĂšres sont imperceptiblement perdus. Le travail de jour devient dĂ©goĂ»tant; l’aversion augmente avec l’indulgence; et finalement la vente d’un veau ou d’un cochon Ă  moitiĂ© nourri fournit le moyen d’ajouter l’intempĂ©rance Ă  l’oisivetĂ©. Â»

Bishton, dans son rapport de 1794 sur le Shropshire, est l’un des plus honnĂȘtes Ă  Ă©noncer les objectifs de l’Enclosure. « L’utilisation de la terre commune par les ouvriers agit sur l’esprit comme une sorte d’indĂ©pendance Â». Le rĂ©sultat de leur clĂŽture serait que « les ouvriers travailleront tous les jours de l’annĂ©e, leurs enfants seront mis au travail tĂŽt
 et cette subordination des rangs infĂ©rieurs de la sociĂ©tĂ© qui, Ă  l’heure actuelle, est tellement souhaitĂ©e, serait ainsi considĂ©rablement garantie Â».

John Clark, du Herefordshire, Ă©crivait en 1807 que les fermiers de son comtĂ© Ă©taient « souvent Ă  court de main-d’Ɠuvre: l’inclusion des terres incultes augmenterait le nombre de travailleurs, en supprimant les moyens de subsister dans l’oisivetĂ© Â».

Ils ressemblent un peu Ă  ces restaurateurs avec leurs pancartes « Personne ne veut plus travailler Â», n’est-ce pas?

Les « droits de propriĂ©tĂ© Â» sacrĂ©s, Ă  la dĂ©fense desquels les groupes de rĂ©flexion libĂ©raux de droite comme l’AIER engagent leur vie, leur fortune et leur honneur sacrĂ©, sont les droits de propriĂ©tĂ© des hĂ©ritiers et des ayants droit des voleurs qui ont procĂ©dĂ© Ă  ces expropriations. La principale exigence contre laquelle ils dĂ©fendent ces droits de propriĂ©tĂ© est que les hĂ©ritiers et les ayants droit des voleurs reprennent tout.

En Angleterre, il y a 250 ans, les porte-parole des classes possĂ©dantes soutenaient couramment que « la nation Â» bĂ©nĂ©ficierait d’une discipline suffisante pour sortir la main-d’Ɠuvre de son indolence, et d’une baisse des salaires qui obligerait les ouvriers Ă  travailler six jours pour la mĂȘme subsistance que celle assurĂ©e auparavant par les pauvres. Peu importe que pour l’écrasante majoritĂ© de la population qui Ă©tait forcĂ©e de travailler pour un salaire, ce ne soit pas un avantage.

Pour montrer que les choses n’ont pas changĂ© et que les « libertaires Â» de droite d’aujourd’hui ont repris le flambeau des classes possĂ©dantes du XVIIIe siĂšcle, Reason a publiĂ© aujourd’hui un commentaire intitulĂ© « La Californie et New York ont le plus Ă  gagner de la suppression des allocations de chĂŽmage supplĂ©mentaires Â». Le tout se rĂ©sume Ă  des rapports Ă©logieux sur le nombre de personnes supplĂ©mentaires qui ont Ă©tĂ© contraintes d’accepter des emplois aux conditions des patrons lorsque les paiements supplĂ©mentaires ont Ă©tĂ© annulĂ©s. Il vous est peut-ĂȘtre venu Ă  l’esprit que les travailleurs bĂ©nĂ©ficient actuellement de ces versements supplĂ©mentaires parce que les entreprises sont contraintes d’augmenter les salaires et de rendre le travail plus attrayant, et que les travailleurs constituent l’écrasante majoritĂ© des personnes vivant en Californie et Ă  New York. Mais lorsque les « libertariens Â» de droite disent que la Californie et New York ont tout Ă  gagner, ils veulent bien sĂ»r parler des propriĂ©taires et des employeurs de New York – tout comme leurs ancĂȘtres spirituels le faisaient lorsqu’ils parlaient de « la nation Â» il y a 250 ans.

Ebeling Ă©crit que des programmes tels que les allocations de chĂŽmage crĂ©ent « un faux « coĂ»t d’opportunitĂ© Â» pour les personnes appartenant Ă  ces catĂ©gories de travailleurs en termes de compromis entre le travail et le non-travail Â».

Je dis « faux Â» parce que si ces programmes de redistribution n’existaient pas, les travailleurs moins qualifiĂ©s devraient peser diffĂ©remment le revenu auquel ils renoncent en n’acceptant pas d’emploi rĂ©munĂ©rĂ© et celui qu’ils ne gagnent peut-ĂȘtre pas. Au lieu de cela, tant que ces types de programmes sont en vigueur, ils Ă©tablissent essentiellement un « plancher Â» en dessous duquel on perd davantage en travaillant qu’en prenant un emploi.

Mais encore une fois, il prend les choses Ă  l’envers. C’est l’État, de concert avec les employeurs capitalistes, qui a faussĂ© le calcul du coĂ»t d’opportunitĂ© en dĂ©truisant le plancher en dessous duquel on perd plus en travaillant qu’en prenant un emploi.

Ebeling continue avec une homĂ©lie sur la façon dont les choses fonctionnent naturellement « dans le marchĂ© libre compĂ©titif Â», par opposition aux « raretĂ©s artificielles Â» et aux « plĂ©nitudes artificielles Â» qui sont crĂ©Ă©es par le gouvernement. Il indique clairement que, dans sa vision des choses, c’est le refus actuel des travailleurs d’accepter des emplois au salaire existant qui constitue la « pĂ©nurie artificielle Â», par opposition Ă  l’état d’esprit du « marchĂ© libre Â» concurrentiel naturel antĂ©rieur, dans lequel les travailleurs acceptaient les emplois qu’on leur proposait et Ă©taient par Dieu reconnaissants. Ce sont toujours les transferts de revenus des riches vers les pauvres qui faussent les choses, et la situation qui prĂ©vaudrait autrement si le pouvoir de nĂ©gociation du travail n’était pas artificiellement augmentĂ© au dĂ©triment du capital qui est naturel. S’il n’y avait pas toute cette intervention socialiste du gouvernement au nom des travailleurs, nous pourrions revenir Ă  l’état naturel de concurrence du « marchĂ© libre Â» oĂč les choses sont meilleures pour les employeurs et pires pour les travailleurs.

L’argument d’Ebeling est essentiellement une version lĂ©gĂšrement plus intellectualisĂ©e de la « thĂ©orie du plein emploi rapide comme l’enfer Â» de Robert J. Ringer: supprimez les prestations sociales, les coupons alimentaires et l’assurance chĂŽmage, et tout le monde trouvera rapidement un emploi.

Mais la vĂ©ritĂ© est exactement le contraire. Le rĂŽle de l’État sous le capitalisme est de crĂ©er une plĂ©thore de travailleurs en concurrence pour les emplois disponibles, ce qui est artificiel et non naturel. La principale forme d’intervention de l’État consiste Ă  rendre les alternatives au travail salariĂ© artificiellement inaccessibles pour la main-d’Ɠuvre, et Ă  rendre les moyens de production artificiellement rares. La direction centrale de l’intervention de l’État capitaliste a Ă©tĂ© d’imposer des rentes de raretĂ© artificielles sur la terre, le capital et le crĂ©dit, et de faciliter l’extraction des rentes par les classes possĂ©dantes. Le flux prĂ©dominant de revenus permis par l’État a Ă©tĂ©, dans une large mesure, celui des pauvres vers les riches.

Tous les flux de revenus qui ont lieu dans la direction opposĂ©e – l’aide sociale, les lois sur le salaire minimum, etc. – sont entiĂšrement secondaires et reflĂštent la rĂ©ponse de l’État capitaliste aux impĂ©ratifs de survie du capitalisme lui-mĂȘme.

La rĂ©alitĂ© est donc directement contraire Ă  l’image que la droite libertaire se fait d’un systĂšme « normal Â» dans lequel le capital est accumulĂ© entre quelques mains, les moyens de production sont dĂ©tenus par des absents et la plupart des gens travaillent pour un salaire, avec des perturbations occasionnelles par l’intervention du gouvernement qui affaiblit la prĂ©rogative des employeurs et rend les choses un peu moins merdiques pour les travailleurs.

Ce qu’Ebeling considĂšre comme la normalitĂ©, l’équilibre du pouvoir entre les travailleurs et les employeurs qui prĂ©valait avant l’extension des allocations de chĂŽmage, est la situation construite artificiellement. L’état de choses dont il se plaint, en tant que rĂ©sultat prĂ©sumĂ© de l’élargissement et de l’extension des allocations de chĂŽmage, n’est qu’une pĂąle imitation de l’état de choses qui prĂ©valait naturellement avant les enclosures.

Ainsi, nous voyons, au fond, la vĂ©ritable nature du projet de la droite libertaire: faire passer pour « naturel Â» ou « volontaire Â» un systĂšme qui Ă©tait coercitif dans ses fondements et qui le reste dans sa logique fondamentale. Pour voir ce que je veux dire, il suffit de faire une petite expĂ©rience de pensĂ©e. Lisez le misĂ©rable petit pamphlet « Moi, Crayon Â», censĂ© ĂȘtre une cĂ©lĂ©bration de la magie opĂ©rĂ©e par « l’échange volontaire Â» en rassemblant les composants d’un crayon du monde entier. En le lisant, arrĂȘtez-vous chaque fois que vous voyez un matĂ©riau particulier mentionnĂ© et faites attention Ă  sa provenance. PrĂȘtez une attention particuliĂšre s’il s’agit d’une ressource naturelle dans une rĂ©gion qui a Ă©tĂ© colonisĂ©e par un État colonisateur comme les États-Unis, ou par un empire colonial europĂ©en, Ă  l’époque oĂč Leonard Read l’a Ă©crit ou peu avant.

Quand je dis que le droit-libertarisme cherche Ă  encadrer un systĂšme crĂ©Ă© par la violence et la coercition comme Ă©tant « volontaire Â», ce n’est pas une simple phrase en l’air. C’est quelque chose qui ne peut pas ĂȘtre assez soulignĂ©. C’est au cƓur du projet idĂ©ologique capitaliste. L’idĂ©ologie capitaliste est remplie de fables enfantines, de Robinsonnades et d’histoires Ă  dormir debout: la propriĂ©tĂ© privĂ©e est nĂ©e d’une appropriation pacifique et d’une sĂ©paration du commun par le biais du travail; les Ă©conomies dominĂ©es par la production de marchandises pour l’argent liquide sont nĂ©es de la « propension humaine Ă  vendre, troquer et Ă©changer »; la domination de la monnaie fiduciaire Ă©tait une rĂ©ponse naturelle et spontanĂ©e au problĂšme de la « double coĂŻncidence des besoins «. Etc.

Pour quiconque est vĂ©ritablement libertaire – c’est-Ă -dire intĂ©ressĂ© Ă  maximiser l’agence individuelle contre les institutions autoritaires comme l’État et le capital, par opposition au type de « libertaires Â» qui dĂ©fendent servilement la richesse des voleurs et un modĂšle artificiel de « propriĂ©tĂ© privĂ©e Â» imposĂ© par les premiers États modernes – augmenter la capacitĂ© des travailleurs Ă  refuser de travailler jusqu’à ce qu’ils soient mieux payĂ©s, ou Ă  vivre confortablement avec moins ou pas de travail salariĂ©, devrait ĂȘtre l’objectif.

Des choses comme les sursis d’expulsion, le chĂŽmage prolongĂ©, l’aide sociale, le salaire minimum et autres sont ce qui se passe lorsque les formes de privilĂšges imposĂ©es par l’État capitaliste deviennent dĂ©stabilisantes, et que l’État (en tant que comitĂ© exĂ©cutif des intĂ©rĂȘts du capital) doit intervenir pour empĂȘcher que les sans-abris, la famine et l’effondrement de la demande globale ne dĂ©truisent le capitalisme. Ces interventions secondaires laissent les travailleurs dans une meilleure situation que si elles n’existaient pas, mais elles sont loin d’ĂȘtre Ă©gales Ă  la quantitĂ© de vols que les travailleurs subissent par le biais des interventions primaires de l’Etat visant Ă  renforcer les privilĂšges des capitalistes et des propriĂ©taires.

Je ne vais certainement pas militer pour la suppression de ces interventions secondaires tant que les interventions primaires n’auront pas Ă©tĂ© Ă©liminĂ©es, car elles ne sont rien d’autre qu’une limite de l’Etat Ă  l’abus de ses propres pouvoirs. Tant que les octrois de pouvoir et de privilĂšges resteront en vigueur, j’encouragerai tous les moyens que les travailleurs trouveront pour en tirer parti en vue de leur propre autonomisation.

Mais comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, le pouvoir limitĂ© dont disposent les travailleurs grĂące aux avantages dont se plaint Ebeling n’est qu’une pĂąle et faible ombre du pouvoir qu’ils avaient avant d’ĂȘtre volĂ©s par l’État et le capital en collusion. Notre objectif devrait ĂȘtre de dĂ©faire le vol lui-mĂȘme: annuler les titres de propriĂ©tĂ© absents qui ne sont pas fondĂ©s sur l’occupation et l’utilisation, dĂ©molir les enclosures des biens communs de crĂ©dit qui donnent aux propriĂ©taires de la richesse le monopole de la fourniture des liquiditĂ©s nĂ©cessaires pour financer l’entreprise productive, et remettre le travail en possession de ses propres biens.

Notre objectif, en bref, devrait ĂȘtre l’état de choses dont se plaignent Ebeling et ces employeurs Ă  la tĂȘte dure – un Ă©tat de choses dans lequel les travailleurs fixent les conditions, et sont en mesure de retenir leur travail jusqu’à ce que ces conditions soient remplies – mais plus encore, partout et tout le temps.




Source: C4ss.org