October 14, 2020
From Libertarian Labyrinth
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L’En dehors (1922):

[La Contemporaine] [Presse Anarchiste]


[This issue has not been digitized. Selected text was found on the Presse anarchiste site.]

  • E. Armand, “RĂ©surrection,” L’En dehors 1 no. 1 (Mai 1922).
  • E. Armand, “Perspective,” L’En dehors 1 no. 1 (Mai 1922).
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 1 (Mai 1922). [text and English translation]

RĂ©surrection

À peine sorti de captivitĂ© — et je ne crains pas d’ĂȘtre dĂ©menti en affirmant que les cinquante-quatre mois que je viens de vĂ©gĂ©ter en prison ont Ă©tĂ© particuliĂšrement rigoureux — mon premier soin a Ă©tĂ© de penser Ă  ceux qui m’ont tĂ©moignĂ© un intĂ©rĂȘt si vif lorsqu’ils ont appris que j’avais Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ© sous une inculpation toute de fantaisie — ai-je besoin d’y revenir ? — impossible Ă  soutenir si on n’avait dĂ©couvert ou suscitĂ© pour l’étayer, je ne sais trop, les dires contradictoires d’un malheureux dĂ©voyĂ© auquel on a fait espĂ©rer qu’en me compromettant il se tirerait Ă  bon compte des griffes de la Justice Militaire. Je profite donc de ma mise en libertĂ© pour adresser un cordial merci Ă  ceux qui se sont intĂ©ressĂ©s Ă  mon cas — ceux de la premiĂšre et ceux de la derniĂšre heure.

Mais ceux qui m’ont manifestĂ© cet intĂ©rĂȘt — ils sont trop pour que je les cite un Ă  un — seraient peut ĂȘtre tentĂ©s, sinon de regretter, tout au moins de s’étonner si je ne leur annonçais, en mĂȘme temps que mon retour Ă  la vie, mon intention de reprendre l’oeuvre interrompue en pleine prospĂ©ritĂ© — par des circonstances imprĂ©vues et vraiment indĂ©pendantes de mon vouloir.

Je me propose donc, — aprĂšs avoir pris quelque repos, achevĂ© la mise au point du livre dont il est question par ailleurs, reconstituĂ© les Ă©lĂ©ments d’une propagande Ă©parpillĂ©s çà et lĂ , renouĂ© les fils de mes connaissances enfin — de reprendre mon activitĂ© en publiant un journal bi-mensuel.

Ce pĂ©riodique, suite et fruit mĂ»ri de la tĂąche entreprise par l’Ere Nouvelle, hors du troupeau, l’anarchie (durant le temps que j’en avais assumĂ© l’orientation), les RĂ©fractaires, par delĂ  la mĂȘlĂ©e, prend pour titre

l’en dehors [1]

* * * *

Pourquoi un pareil titre ? Est-ce dans un accĂšs de suffisance mĂ©lancolique, pour le hisser au sommet de quelque tour d’ivoire symbolique, devise vaniteuse claquant dĂ©daigneusement aux brises qui soufflent de la plaine ?

Certes non.

Dans un monde oscillant entre la lutte de deux principes : l’un qui fait dĂ©pendre l’existence des sociĂ©tĂ©s de la domination et de l’exploitation de l’unitĂ© humaine ou du milieu par les dĂ©tenteurs de monopoles et de privilĂšges,— l’autre qui fonde cette existence sur la domination ou l’exploitation de l’individu par le groupe social, — nous entendons, mes camarades et moi-mĂȘme, nous situer ici en dehors de l’une comme de l’autre de ces deux conceptions, nous proposant comme objet d’exposer, de dĂ©velopper, de vulgariser la thĂšse de l’autonomie de l’unitĂ© humaine, autrement dit de revendiquer pour l’ĂȘtre individuel la facultĂ© de se dĂ©terminer lui-mĂȘme en toutes circonstances et Ă  toutes les Ă©poques, de vivre sa vie en « isolĂ© Â» ou en « associĂ© Â», en dehors de toute ingĂ©rence coercitive, selon ses aspirations et ses rĂ©flexions particuliĂšres, et Ă  charge de complĂšte rĂ©ciprocitĂ© Ă  l’égard d’autrui.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Tout en nous dĂ©solidarisant Ă©nergiquement et logiquement de toute action visant Ă  Ă©craser et Ă  pressurer encore plus les dĂ©shĂ©ritĂ©s du milieu oĂč nous Ă©voluons, nous ne nous attaquerons pas seulement aux nantis, aux parvenus, aux bergers et aux administrateurs sociaux, nous prendrons Ă©galement Ă  partie la bĂȘte du troupeau, le rĂ©signĂ©, l’avachi, l’électeur, les souteneurs et les valets des Institutions qui sanctionnent lĂ©galement l’Obligation et perpĂ©tuent la Sanction sous tous leurs aspects.

Notre Ă©talon individualiste est toujours forgĂ© du mĂȘme mĂ©tal : ni maĂźtre, ni valet ; ni exploiteur, ni exploitĂ© ; ni suiveur, ni suivi : l’en dehors sera un organe de combat et de propagande individualiste anarchiste.

— O —

l’en dehors entend se montrer l’adversaire irrĂ©ductible de toutes les manifestations de 1’« archisme Â» : violence gouvernementale et contrainte sociale ; formes actuelles ou en devenir d’organisation Ă©tatiste, gouvernementale, parlementaire, centralisatrice, rĂ©pressive, etc. ; conformisme, interventionnisme, empiĂ©tement du social sur l’individuel ; tous ordres de faits ou d’idĂ©es imposĂ©s, donc soustraits Ă  la dĂ©cision ou au contrĂŽle de l’unitĂ© humaine ; l’en dehors entend les traquer, les pourchasser, les dĂ©masquer sous leurs multiples livrĂ©es : l’en dehors sera un organe de critique individualiste anarchiste.

L’Individualisme anarchiste comporte un certain nombre de solutions ou revendications d’ordre pratique, dont il conviendrait de rechercher, d’examiner, de discuter les possibilitĂ©s d’application immĂ©diate ; l’en dehors entend s’en prĂ©occuper et s’y intĂ©resser sĂ©rieusement, recueillir et publier par la suite, Ă  titre documentaire, tous renseignements et informations sur les tentatives en ce sens qui parviendraient Ă  sa connaissance, annoncer, appuyer, prĂ©coniser les expĂ©riences de ce genre qui lui paraĂźtraient d’accord avec sa ligne de conduite et reposer sur des bases solides — les susciter le cas Ă©chĂ©ant : l’en dehors sera un organe de rĂ©alisation individualiste anarchiste.

Aujourd’hui et non demain, Ă  la minute actuelle, se forme un monde individualiste composĂ© d’unitĂ©s humaines qui se rĂ©voltent contre la domination d’idĂ©es, de conventions, de solidaritĂ©s, de prĂ©jugĂ©s imposĂ©s par la veulerie ou l’apathie des multitudes. Aujourd’hui et non demain, il y a des antiautoritaires qui veulent vivre et davantage, qui se situent en Ă©tat de lutte perpĂ©tuelle pour le plus grand dĂ©veloppement de leur individualitĂ© : l’en dehors ambitionne d’ĂȘtre le point de contact de ceux qui, Ă  travers le monde, s’efforcent de vivre ou vivent en individualistes anarchistes, sous la seule incitation de l’expĂ©rience et du libre-examen.

— O —

Comme mes initiatives passĂ©es, l’en dehors constitue un effort individuel dans toute la force du terme. Nous ne voulons gĂȘner qui que ce soit, mes collaborateurs et moi-mĂȘme : nous ne jalousons personne. Nous nous proposons simplement d’exister en dehors de tout paru, de toute organisation, de toute Ă©glise ; de rayonner en dehors de toute lisiĂšre, de toute barricade, de tout fil Ă  la patte. Nous adressons un chaleureux appel Ă  tous ceux qui, dans la sphĂšre oĂč nous nous mouvons, ont quelque chose Ă  dire pourvu que cela vaille la peine d’ĂȘtre dit. Nous avons l’intention d’ĂȘtre Ă©clectiques ; nous sommes dĂ©cidĂ©s Ă  donner Ă  l’autre son de cloche — Ă  la controverse — toute l’ampleur dĂ©sirable ; nous consacrerons Ă  la rubrique Correspondance et aux Ă©changes de vues qu’elle peut provoquer le dĂ©veloppement convenable. Nous ne fuirons en aucun cas la polĂ©mique d’idĂ©es. Nous nous intĂ©resserons Ă  tout ce que nous croiserons en chemin de sincĂšre, d’original, d’initiatif, de susceptible de nous apporter des Ă©lĂ©ments nouveaux d’apprĂ©ciation, de comparaison, d’analyse, que ce soit en philosophie, en psychologie, en littĂ©rature, en art, en biologie ou ailleurs.

Mai tout ceci entendu, il reste convenu que l’en dehors se propose comme but prĂ©cis d’exposer, de diffuser, de vulgariser l’opinion, l’attitude, le geste individualiste, dans l’acception antiautoritaire ou anarchiste du terme. Enfin, nous ferons de notre mieux pour donner Ă  l’en dehors une tournure autant Ă©ducative que combattive, aussi documentaire qu’agressive. Ceux qui se sentiront poussĂ©s Ă  nous apporter leur concours intellectuel tiendront compte de ces directives.

* * * *

Qu’on me pardonne ce long exposĂ© : il y a si longtemps que je n’ai pu m entretenir avec ceux de « mon Â» monde.

À mon retour Ă  la libertĂ©, je dĂ©couvre que s’appesantit de plus en plus la main mise de l’État ou de la collectivitĂ© sur l’unitĂ© humaine en passe de devenir l’éternelle taxĂ©e, l’éternelle rĂ©quisitionnĂ©e. — Notre en dehors sera un cri de rĂ©volte et de rĂ©bellion contre cette menace, une tentative raisonnĂ©e de dĂ©fense de l’individu contre l’envahissement du grĂ©gaire, une protestation active contre l’avĂšnement de la mĂ©diocratie ou de l’élite mĂ©diocratique au sommet de l’escabeau politique ou Ă©conomique.

Je ferai de mon mieux pour assurer la rĂ©ussite de ce nouvel effort. Et le travail ne me manquera certes pas. À ceux qui croient pareille Ɠuvre intĂ©ressante, utile, nĂ©cessaire, urgente — Ă  ceux qui m’ont vu Ă  la besogne — Ă  ceux Ă  qui elle agrĂ©e enfin, de m’apporter leur appui pratique. Le papier, la main-d’Ɠuvre, les frais gĂ©nĂ©raux, tout a renchĂ©ri depuis quatre ans et demi. J’aurais mauvaise grĂące enfin Ă  insister sur mes conditions personnelles au lendemain de ma « rĂ©surrection Â». Je recommande donc au bon accueil de tous et le bulletin d’abonnement et la souscription ouverte d’autre part. Je demande instamment Ă  tous ceux dans les mains desquels ce numĂ©ro prĂ©paratoire parviendra, de le faire circuler autour d’eux. Ceux qui m’ont arrachĂ© Ă  la vie avaient comme dessein Ă©vident d’interrompre mon action — sinon d’y mettre fin. Leur dessein, avouĂ© ou occulte, Ă  en partie Ă©chouĂ©, puisque j’ai pu rĂ©sister Ă  un rĂ©gime de droit commun auquel je ne voudrais pas voir astreint, mĂȘme une seule minute, le plus fielleux ou le plus hypocrite de mes antagonistes.

En m’aidant Ă  reprendre mon activitĂ©, vous dĂ©jouerez les calculs de ceux qui voulaient ma perte.

E. Armand

[1] Je sais fort bien que ce titre n’est point inĂ©dit. Mais il m’a semblĂ© rĂ©pondre si parfaitement Ă  la besogne que j’ai dessein d’accomplir que cet inconvĂ©nient m’a paru somme toute de peu d’importance. Il y a une trentaine d’annĂ©es en effet que florissait l’en dehors de Zo d’Axa. Depuis lors se sont accomplis des Ă©vĂ©nements d’une portĂ©e incalculable pour l’individu et les collectivitĂ©s. Il n’y a donc aucune liaison entre cet « en dehors Â» ci et celui auquel je fais allusion.

TRANSLATION

Perspective

Je sens que trĂšs longtemps mon cƓur restera tendre ;
Les rides sur mon front pourront croĂźtre et s’étendre,
Je me soucierai peu de la marche des ans,
Vif et sensible encor malgré mes cheveux blancs.

Je sens que trĂšs longtemps audacieuse et vive,
Mon imagination vers la lointaine rive
OĂč les rĂȘves sont rois, fera voile souvent.
Oublieuse, je crains, que l’ñge dĂ©cevant

Qui prend au bras sa force et rend la main moins sûre
Au pilote interdit la vogue à l’aventure.
Pour qui vieillit rĂȘver n’est-il pas hors saison ?

L’on sourira peut-ĂȘtre alors sur mon passage.
N’importe. Tu sais bien que je suis le plus sage
D’avoir Ă  la raison prĂ©fĂ©rĂ© Ma raison.

E. Armand.

Maison centrale de NĂźmes, mai 1919.

TRANSLATION

L’en-dehors

L’en dehors veut ĂȘtre un journal vivant et vibrant, un journal de combat en mĂȘme temps que de culture individuelle. Il se situera rĂ©solument Ă  l’extrĂȘme gauche des divers mouvements antiautoritaires. Dans tous les domaines, il prendra parti pour l’original contre le routinier, pour l’aventureux contre le timorĂ© ; pour l’insoumis contre l’esclave ; pour le rĂ©voltĂ© contre le mendiant. Il s’affirmera pour quiconque prend position en marge du bien et du mal juridique et conventionnel, par delĂ  les catĂ©gories sociales ou les chapelles idĂ©ologiques, contre les formalistes, les endormeurs, les pharisiens, les tartuffes, les prostituĂ©s et les jugeurs. Il se placera du cĂŽtĂ© des victimes de l’autoritĂ© civile, militaire ou religieuse ; des rejetĂ©s et des mis au ban des sociĂ©tĂ©s Ă©tayĂ©es sur la maĂźtrise des manieurs d’argent, la rouerie des politiciens de mĂ©tier, le servilisme des journalistes d’industrie.

l’en dehors se dressera contre les individualistes de coffre-fort ; les individualistes bourgeois avouĂ©s ou honteux ; les arrivistes Ă  l’affĂ»t de tous les dĂ©bouchĂ©s possibles, pourvu qu’il leur fournisse une chance de « parvenir Â» ; les affairistes prĂȘts mĂȘme Ă  renoncer Ă  l’instrument-domination et Ă  l’outil-exploitation pour renchĂ©rir sur les clameurs du populaire — dĂšs lors qu’ils y entrevoient un moyen, de surprendre le succĂšs.

l’en dehors n’épargnera pas l’individualisme renfrognĂ©, l’individualisme poseur, l’individualisme « Ă  la ThĂ©nardier Â» ; le « j’m’en fichisme Â» des pseudo-copains individualistes qui prĂ©tendent avoir accompli leur « rĂ©volution personnelle Â» et achevĂ© le cycle de leurs expĂ©riences, parce qu’ils se sont terrĂ©s — au prix de quels reniements ou de quels effacements ! — dans quelque situation mĂ©diocre, ou parce qu’ils ont amassĂ© pĂ©niblement un piĂštre avoir. Nous ne nous laisserons pas duper par le vernis verbeux dont ils usent pour excuser leur nonchalance, leur paresse, leur opportunisme, leur adaptation Ă  l’individualisme bourgeois. Nous ne concevons pas de foyer sans rayonnement, de vie intĂ©rieure sans activitĂ© extĂ©rieure, de sculpture de la personnalitĂ© intime sans rĂ©action contre l’emprise oppressive et dĂ©primante de l’ambiance. Pas de concessions sur ce point.

l’en-dehors

l’en dehors wants to be a lively, vibrant newspaper, a journal of combat as well as individual culture. It will situate itself resolutely at the extreme left of the antiauthoritarian movements. In every domain, it will take the side of the original against the routine, the adventurous against the timid; for the disobedient against the slave; for the rebel against the beggar. It is will assert itself for anyone who takes a position on the margins of legal and conventional good and evil, beyond the social categories and ideological schools, against the formalists, the pacifiers, the pharisees, the tartuffes, the prostitutes and judgmental. It will place itself on the side of the victims of civil, military or religious authority; of those rejected or ostracized by societies resting on the skill of money-lenders, the cunning of career politicians, the servility of business journalists.

l’en dehors will stand against the strongbox individualists; the bourgeois individualists, whether avowed or shame-faced; the social climbers on the lookout for every advantage, provided that it furnishes a chance to “succeed”; the wheeler-dealers ready even to renounce instrument-domination and tool-exploitation to add to the popular clamor — as soon as they glimps a means of grasping success.

l’en dehors will not spare the sullen individualism, the affected individualism, the individualism in the manner of Hugo’s ThĂ©nardiers; the I-couldn’t-care less-ism of the individualist pseudo-comrades who pretend to have accomplished their “personal revolution” and completed the cycle of their experiences, because they are holed up — at the price of what renunciations or self-effacements! — in some mediocre situation, or because they have painfully amassed a paltry capital. We will not let ourselves be fooled by the verbose varnish they use to excuse their nonchalance, their laziness, their opportunism, their adaptation to bourgeois individualism. We cannot imagine a hearth without radiance, an internal life without external activity, a shaping of the private personality without a reaction against the oppressive and demoralizing influence of the atmosphere. We make no concessions on this point.

 


  • E. Armand, “Il n’est rien comme de s’entendre,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 1.
  • “Avis,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 1.
  • E. Armand, “EnchantĂ©, mais il y a mieux,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 1.
  • “L’Individualiste,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 1. [§38 of the Initiation] [text and English translation]
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 1-2. [text and English translation]
  • E. Armand, “Les nĂ©gateurs de maĂźtres,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 2. [verse] (FR/EN)
  • “Un livre de E. Armand,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 2. [announcement of the Initiation]
  • “Sous les verrous
,” L’En dehors 1 no. 1 bis (15 AoĂ»t 1922): 2. [announcement]

Il n’est rien comme de s’entendre

Le premier n° prĂ©paratoire de l’en dehors a Ă©tĂ© — et celui-ci l’est Ă©galement — tirĂ© Ă  cinq mille exemplaires. Il a Ă©tĂ© envoyĂ©, pour les neuf dixiĂšmes, soit aux abonnĂ©s de nos pĂ©riodiques antĂ©rieurs, soit Ă  des personnes que je sais figurer sur des listes d’abonnĂ©s ou de souscripteurs Ă  des Ɠuvres dites d’avant garde — ou dont les caractĂ©ristiques ont des traits communs avec nos revendications — soit encore Ă  des « animateurs » de groupements avancĂ©s. Il se peut que notre activitĂ© les intĂ©resse; il se peut que, pour une raison quelconque, ils en fassent fi. MalgrĂ© d’anciens dĂ©boires, je me refuse Ă  croire que ceux auxquels parviendra ce second numĂ©ro prĂ©paratoire nous laissent, sans nous avertir, sans le refuser, leur envoyer notre organe, s’insouciant d’en rĂ©gler l’abonnement ou laissant la quittance nous revenir impayĂ©e si jamais il nous arrivait de leur en faire prĂ©senter une. Je m’adresse Ă  des individualitĂ©s tellement sĂ©lectionnĂ©es qu’il serait puĂ©ril dĂ© leur part de se retrancher derriĂšre un « je n’ai pas demandĂ© qu’on m’envoie cette feuille ». Cela n’est pas de mise entre nous. MalgrĂ© les quatre ans et demi que j’ai passĂ©s en retrait de la circulation, j’ai encore assez de confiance en certaines unitĂ©s humaines pour croire que ceux auxquels « l’en dehors » est adressĂ© me feront savoir qu’il est inutile de leur en continuer l’envoi, si notre activitĂ© ne leur plait en aucune façon.

E. ARMAND

TRANSLATION

AVIS

Nous prions instamment nos camarades, nos amis, tous ceux qui s’intĂ©ressent Ă  notre travail de nous communiquer toutes informations ou possibilitĂ©s de nous renseigner sur le fonctionnement ou l’existence :

1° d’associations ou de groupements de toute espĂšce, basĂ©s sur la libre entente entre individus ou la recherche des affinitĂ©s. personnelles, que ces «ententes » aient pour but une activitĂ© Ă©conomique, intellectuelle, Ă©thique, effective, rĂ©crĂ©ative, etc., ou tout simplement le dĂ©sir d’évoluer, de se situer
Ă  l’écart du milieu social ;

2° d’associations ou groupements qui auraient Ă©tĂ© tentĂ©s ou rĂ©alisĂ©s pour garantir les camarades contre les risques ou alĂ©as dĂ©coulant de la mise en pratique des conceptions individualistes anarchistes, ou tout au moins connexes ;

3° de tentatives ou rĂ©alisations ayant pour but de dispenser Ă  l’enfant une Ă©ducation ou un enseignement rationnel, dĂ©pouillĂ© de sectarisme, destinĂ© Ă  Ă©veiller en lui le dĂ©goĂ»t, de la domination et de l’exploitation ; le sentiment de son autonomie personnelle; le dĂ©sir de la libertĂ© de choix et de l’autodĂ©termination, sous Ia rĂ©serve du respect de la libertĂ© de choix et de dĂ©termination d’autrui.

Peu importe la durĂ©e de ces expĂ©riences ou le pays oĂč elles peuvent avoir eu lieu, dĂšs lors qu’elles ont Ă©tĂ© ou sont tentĂ©es en dehors de toute ingĂ©rence gouvernementale ou rĂ©glementaire extĂ©rieure Ă  elles-mĂȘmes.

Enfin nous demandons Ă  nos amis de nous faire parvenir toutes informations ou possibilitĂ©s de renseignements sur les vexations, persĂ©cutions ou chĂątiments dont peuvent avoir Ă©tĂ© l’objet ceux qui ont prĂ©fĂ©rĂ© ĂȘtre consĂ©quents avec les conceptions ou revendications individualistes anarchistes (ou connexes) plutĂŽt qu’obĂ©ir aux coutumes, aux prĂ©jugĂ©s, aux rĂ©quisitions lĂ©gales : militaires, civiles ou administratives. Et ce depuis aoĂ»t 1914.

TRANSLATION

Enchanté, mais il y a mieux

Dire que je ne suis pas satisfait des rĂ©sultats que m’a valus le numĂ©ro prĂ©paratoire de l’en-dehors, lancĂ© Ă  mille exemplaires —il m’en reste vingt-cinq tout au plus, soit dit entre parenthĂšses — ce serait faux, injuste, exorbitant. Je voudrais pouvoir citer une Ă  une toutes les lettres qui me sont parvenues, lettres d’amitiĂ©, lettres d’encouragement, lettres. de rĂ©confort. Le « sentimental » que je suis — eh_bien oui !— ne saurait rester indiffĂ©rent Ă  la confiance qui lui est tĂ©moignĂ©e, Ă  l’espoir mis en lui par tant d’impatiences diverses. C’est une responsabilitĂ© dont je suis fier, mais dont je sens tout le poids, ceux, de « mon monde » peuvent en ĂȘtre certains. Sans doute, je n’ignore pas que l’en dehors n’atteindra jamais un trĂšs fort tirage, mais qu’il s’agisse d’un journal tirant Ă  mille oĂč un million d’exemplaires, j’ai trop conscience de l’action et de l’influence que peut exercer sur le milieu oĂč il est lu et commentĂ© un organe comme celui-ci, pour envisager, autrement qu’avec sĂ©rieux et apprĂ©hension, sa crĂ©ation et son expansion.

Avec sĂ©rieux, car, somme toute, le nombre a restreint de ceux qui veulent rĂ©agir, pour de vrai, contre l’intervention du social dans l’individuel, la contrainte du collectif sur le personnel. Et cela, tout en restant scellĂ©s — isolĂ©s ou associĂ©s — sur l’inexpugnable roc de la nĂ©gation, du rejet, de la haine de la domination et de l’exploitation. Avec apprĂ©hension, car le nombre est grand de ceux qui nous Ă©pient, qui nous guettent, nous individualistes antiautoritaires, dans l’attente de nous surprendre en flagrant dĂ©lit d’inconsĂ©quence « morale », d’insuffisance crĂ©atrice oĂč d’incapacitĂ© revendicatrice. Donc, tout cet espoir mis en l’en dehors, dont on m’assure de tant de cĂŽtĂ©s que le besoin se fait si urgemment sentir; donc, tout cet espoir et toute cette confiance ne m’inspirent quel dĂ©fiance Ă  l’égard de mes ressources, de mes propres capacitĂ©s.

Si je me sentais autre que je suis, c’est-Ă  dire si je n’éprouvais l’impression d’ĂȘtre poussĂ©, impulsĂ©, incitĂ© par le besoin — le besoin irrĂ©sistible et inĂ©vitable — de me dĂ©penser et de lutter, d’exposer et de diffuser des opinions, des thĂšses, des idĂ©es, des appels, des expĂ©riences, qui peuvent amener l’ĂȘtre individuel Ă  rĂ©flĂ©chir sur soi-mĂȘme, Ă  se rĂ©vĂ©ler Ă  soi-mĂȘme ce qu’il est en rĂ©alitĂ©, Ă  oser ĂȘtre sol-mĂȘme et Ă  tenter de vivre son audace ; Ă  dĂ©tester tout ce qui l’empĂȘche d’ĂȘtre sui-mĂȘme, aussi bien quand il en est la victime que lorsqu’il en est le bĂ©nĂ©ficiaire; — si je ne me sentais pas, dis-je, impulsĂ© par la nĂ©cessitĂ© impĂ©rieuse de clamer ma vĂ©ritĂ©, d’édifier une tribune d’oĂč pourront se manifester et d’oĂč pourront s’élancer des vĂ©ritĂ©s complĂ©tant, prolongeant ou illuminant la mienne — je resterais terrĂ©, inactif, silencieux, on peut le croire.

Mais enfin, ce besoin, cette nĂ©cessitĂ©, ce dĂ©sir de m’extĂ©rioriser, de me rĂ©pandre, d’en appeler d’autres Ă  me tenir com Ă  agir et Ă  rĂ©agir de concert avec moi — appelez-le comme vous voudrez — cela existe, cela fait partie intĂ©grante de ma constitution, me dĂ©termine Ă  aller de l’avant malgrĂ© les obstacles, Ă  me retrouver au sortir des tunnels et des claustrations (j’ai passĂ© sept ans de mon existence en prison depuis qu’a paru le premier numĂ©ro de l’Ere nouvelle, en 1901), possĂ©dĂ© du mĂȘme vouloir et de la mĂȘme opiniĂątretĂ©. Je ne fais donc que suivre ma nature en me remettant Ă  la besogne, et c’est, en dernier ressort, le dĂ©terminisme de mon tempĂ©rament qui l’emporte sur les accĂšs de dĂ©couragement et d’inertie qui m’as-aillent de temps Ă  autre.

⁂

J’écrivais plus haut que j’avais reçu des lettres en assez bon nombre, lettres de camarades peu fortunĂ©s et qui s’excusent, tant les temps sont durs, de ne pouvoir joindre quelques sous au montant de leur abonnement ; lettres de camarades plus aisĂ©s et qui Ă©prouvent de la joie Ă  ajouter de quelques francs pour la « souscription permanente »; lettres de camarades malades, mais qui expriment tant de contentement de me voir sorti du tombeau qu’ils en oublient leurs souffrances ; lettres d’amis qui me demandent comment je suis construit pour « reprendre la lutte aprĂšs pareille Ă©preuve. » J’y ai rĂ©pondu ci-dessus. Lettres de penseurs comme Max Nettlau qui souhaite que je « puisse mettre de nouveau sur pied un pĂ©riodique oĂč seront chez eux l’anarchisme le plus large et l’expĂ©rimentalisme ». (Je reviendrai, d‘ailleurs, sur cette lettre, abondante en vues profondes.) Ou comme Wm. C. Owen qui voit bien une rĂ©volution mondiale en train de se faire, mais dĂ©clare qu’il est extrĂ©mement douteux de prĂ©voir si elle s’orientera dans notre sens — la libertĂ© — oĂč dans celui de l’autoritarisme omnigouvernement

⁂

De ces lettres, je suis enchantĂ©, mais il y a mieux. Nous sommes loin encore de nos mille abonnĂ©s, et jusqu’il n’y a pas assez de camarades qui se soient intĂ©ressĂ©s Ă  la vente au numĂ©ro, Ă  la question des dĂ©positaires. Je rappelle que c’est lĂ  un point, d’extrĂȘme importance pour la vitalitĂ© de l’Ɠuvre que nous voulons mener. Abonnez-vous; plus encore, faites-nous des abonnĂ©s dans votre entourage, dans votre rĂ©gion. Cherchez-nous des dĂ©positaires sĂ©rieux dĂ©s maintenant. Soyez nos correspondants, nos vendeurs au numĂ©ro. Et vous, correspondants et vendeurs des journaux Ă  allure antiautoritaire qui existent dĂ©jĂ , ne vous renfermez pas dans un unilatĂ©ralisme Ă©triquĂ©, un unilatĂ©ralisme qui sent son petit boutiquier d’une lieue, tant ilre doute que ses clients entendent l’autre son le cloche. Si quelque chose m’a touchĂ© Ă  mon retour Ă  la vie, c’est d’apprendre la part prise au mouvement qui s’est affirmĂ© en ma faveur par tant de camarades appartenant la tendance communiste de l’anarchisme. Compagnons d’action libĂ©ratrice, je dĂ©sire vous retrouver maintenant que me voici remontĂ© en selle pour la bataille pour l’émancipation l’unitĂ© humaine. C’est Ă  la fin del cette annĂ©e que l’Initiation Individualiste verra le jour. C’est Ă  partir du 15 octobre que ce journal paraitra rĂ©guliĂšrement. Il faut que l’en dehors soit une revanche, un succĂšs, une source, une torche, un stimulant, un jalon, une soute, une rĂ©alisation. Nos collaborateurs, moi-mĂȘme, nous ferons notre part. Faites la vĂŽtre.

E. ARMAND.

TRANSLATION

l’Individualiste

tel que nous le concevons, — notre Individualiste — aime la vie et la force. Il proclame, il exalte la joie, la jouissance de vivre. Il reconnaĂźt sans dĂ©tours qu’il a pour fin son propre bonheur. Il n’est pas une maniĂšre d’ascĂšte et la mortification charnelle lui rĂ©pugne. Il est passionnĂ©. Il se prĂ©sente sans fard, le front couronnĂ© de pampres et chante volontiers en s’accompagnant de la flĂ»te de Pan. Il communie avec la Nature dans son Ă©nergie stimulatrice des instincts et des pensers. Il n’est ni jeune ni vieux :il a l’ñge qu’il se sent. Et tant qu’il lui reste une goutte de sang dans les veines, il combat pour conquĂ©rir ou consolider sa place au soleil. Il ne s’impose pas, mais il ne veut pas qu’on lui en impose. Il rĂ©pudie les maĂźtres et les dieux. Il sait aimer, mais il sait haĂŻr. Il est plein d’affection pour les siens, ceux de son monde, mais il a horreur des faux-frĂšres. Il est fier et il a conscience de sa dignitĂ© personnelle. Il se sculpte intĂ©rieurement et il rĂ©agit extĂ©rieurement. Il se recueille et il se dĂ©pense. Il s’insoucie des prĂ©jugĂ©s et ricane du qu’en dira-t-on. Il goĂ»te l’art, les sciences, les lettres. Il aime les livres, l’étude, la mĂ©ditation, le travail. Il est artisan, non pas manƓuvre. Il est gĂ©nĂ©reux, sensible et sensuel. Il est affamĂ© d’expĂ©riences nouvelles et de sensations fraĂźches. Mais s’il s’avance dans la vie sur un char rapide comme un tourbillon, c’est Ă  condition de se sentir le maĂźtre des coursiers qui l’emportent, c’est animĂ© par la volontĂ© d’assigner Ă  la sagesse et Ă  la voluptĂ©, selon son dĂ©terminisme, la part qui Ă©chet lĂ©gitimement Ă  chacune d’elles au cours de son Ă©volution personnelle.

The Individualist

as we understand them, — our Individualist — loves life and strength. The proclaim, passionately, the joy and the enjoyment of living. They admit openly that their own happiness is their goal. They are no sort of ascetic and the mortification of the flesh disgusts them. They are passionate. They present themselves openly, their brow crowned with vines, and sing gladly, accompanying themselves on the pan flute. They commune with Nature, whose energy stimulate their instincts and thoughts. They are neither young nor old: they are the age that they feel. And as long as there remains a drop of blood in their veins, they struggle to win or to secure their place in the sun. They do not impose, but neither do they wish to be imposed upon. They renounce masters and gods. They know how to love, but they also know how to hate. They are full of affection for their own, those in their circles, but they have a horror of false friends. They are proud and conscious of their personal dignity. They shape themselves internally and react externally. They gather themselves and spend themselves lavishly. They care nothing for prejudices and laugh at what others say about them. They have a taste for art, the sciences and letters. They love books, study, meditation and labor. They are artisans, not mere laborers. They are generous, sensitive and sensual. They are hungry for new experience and fresh sensations. But if they advance through life on a chariot fast as a whirlwind, it is on the condition of feeling themselves the master of the coursers that carry them along, it is animated by the will to assign to wisdom and sensual pleasure, as circumstances decree, the share that legitimately falls to each of them in the course of their personal evolution.

L’en dehors

prend parti pour le producteur,—isolĂ© comme associĂ©. Ici « produire » c’est bien entendu crĂ©er, imaginer, innover, transformer, transporter, enseigner, etc. Produire, c’est rendre la matiĂšre — de la substance cĂ©rĂ©brale Ă  la pierre de la carriĂšre — apte Ă  la fin Ă  laquelle on la destine. Mais ici, produire c’est autre chose encore : c’est mettre Ă  contribution toutes les ressources des sens, tendre tous les ressorts de l’esprit et des muscles pour penser et agir avec originalitĂ©, pour imprĂ©gner de sa personnalitĂ© jusqu’à la plus insignifiante des besognes auxquelles on s’adonne.

Ici, on envisagera tout geste, tout acte accompli par l’unitĂ© humaine pour dĂ©velopper, tailler, faire Ă©panouir son ĂȘtre et sa vie comme un geste, comme un acte producteur. Vivre en isolĂ©, par tempĂ©rament ou parce qu’on est convaincu que l’homme seul est le plus fort oĂč associĂ© Ă  des compagnons auxquels on se sent reliĂ©, pour l’heure, par des affinitĂ©s ou sentimentales ou intellectuelles oĂč rĂ©alistes, c’est encore faire Ɠuvre de producteur. RĂ©sister aux influences qui mettent en danger l’autonomie de la personne, c’est encore et toujours se comporter en producteur soucieux et conscient de la valeur de son produit. Car ici, on considĂ©rera la vie individuelle comme le plus prĂ©cieux, le chef-d’Ɠuvre des rĂ©sultats de l’effort personnel.

L’en dehors

takes the side of the producer,—whether isolated or associated. Here, “to produce” naturally means to create, to imagine, innovate, transform, transport, teach, etc. To produce is to render materials — from the substance of the brain to stone from a quarry — suitable for the aim to which we have destined it. But, here, to produce is something else as well: it is to harness all the resources of the senses, to extend all the energies of the mind and muscles to think and act with originality, to imbue with his personality even the most insignificant of the tasks to which we devote ourselves.

Here, we will consider any gesture, any act accomplished by the human individual in order to develop, shape and fulfull his being and his life as a productive act or gesture. To live in isolation—by temperament or because one is convinced that man is strongest alone—or associated with comrades to whom we feel ourselves linked, for a time, by affinities—whether sentimental or intellectual or realistic—is still to do the work of the producer. To resist the influences that put the autonomy of the person in danger, is still and always to to behave as a producer concerned and conscious of the value of their product. For, here, we will consider the individual life the most precious, the masterpiece resulting from individual effort.

l’en dehors

prend de mĂȘme position pour le consommateur — isolĂ© comme associĂ©. Mais ici «consommer » ne s’entend pas seulement de l’usage ou de l’assimilation de la production. Consommer c’est aussi vouloir que le produit dont on se sert soit frappĂ© au coin de l’originalitĂ© et porte un cachet personnel. C’est insister pour qu’il ne dĂ©choie ni en qualitĂ©, ni en fini d’exĂ©cution ; pour qu’il Ă©volue dans sa forme et dans ses capacitĂ©s d’utilisation. Consommer ce n’est pas seulement demander que le produit offert procure la jouissance des yeux comme il procure l’assouvissement d’un appĂ©tit, c’est encore ne laisser aucun rĂ©pit au producteur, l’inciter sans cesse Ă  crĂ©er et mettre au point de nouvelles valeurs, des utilitĂ©s inĂ©dites; c’est enfin favoriser l’avĂšnement d’une mentalitĂ© qui ne comprendra pas plus la monotonie, le dĂ©jĂ  vu et le toujours pareil dans la production que la domination et l’exploitation dans l’activitĂ© du producteur.

l’en dehors

takes the same position for the consumer — whether isolated or associated. But, here, “to consume does not only mean the use or assimilation of production. To consume is also to want the product that we use to be marked by originality and bear an individual stamp. It is to insist that it is not deprived of quality, nor of finish in execution; so that it evolves in its form and its capacities for use. To consume is not only to ask that the produce offered brings pleasure to the eye and the satisfaction of an appetite, it is also to give the producer no respite, to urge them to constantly create and develop new values, previously unseen utilities; it is, finally, to promote the emerges of a mentality that will more comprehend monotony, repetition and sameness in the productions than domination and exploitation in the activity of the producer.

l’en dehors

dĂ©fendra la cause de l’émancipation de la femme et celle de l’émancipation de l’homme. Il combattra avec la derniĂšre Ă©nergie le systĂšme de la double morale : morale diffĂ©rente selon que la femme est ou n’est pas en puissance de copain ou de mari, — suivant que l’homme est ou n’est pas en puissance de copine ou d’épouse. L’en dehors revendiquera pour la femme, pour l’homme, pour la mĂšre, pour le pĂšre — en Ă©tat ou non de cohabitation — la facultĂ© de se dĂ©terminer Ă  son grĂ©, personnellement, dans le domaine de l’économique comme dans celui de l’intellectuel, dans la sphĂšre de son activitĂ© sentimentale comme dans celle de son activitĂ© sexuelle.

l’en dehors

will defend the cause of the emancipation of women and that of the emancipation of men. It will battle with all its energies the system of the double standard: different morals depending on whether the woman is or is not tied to a boyfriend or husband, — whether the man is or is not tied to a girlfriend or wife. L’en dehors will demand for the woman, for the man, for the mother, for the father — in the state of cohabitation or not — the right to decide for themselves, individually, in the economic domain as in the intellectual, in the sphere of their sentimental activity as in that of their sexual activity.

l’en dehors

s’élĂ©vera contre l’unilatĂ©ralisme en toute matiĂšre. Il ne sera pas un organe spĂ©cialement scientifique ou naturien, hygiĂ©nique ou eugĂ©niste, tolstoĂŻen ou anti-guerrier, littĂ©raire ou vĂ©gĂ©tarien, artistique ou amour libriste, syndicaliste ou rĂ©volutionnaire, un organe de propagande en faveur de la langue internationale, des « colonies » oĂč des Ɠuvres d’éducation Ă  tendance libertaire; l’en dehors veut ĂȘtre avant tout un organe de lutte, de propagande, de rĂ©alisation individualiste anarchiste.

Mais tous ces aspects de l’activitĂ© humaine seront exposĂ©s, examinĂ©s, discutĂ©s au point de vue de l’individualisme anarchiste.

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l’en dehors

will speak out against unilateralism of every sort. It willnot be specifically scientific or naturian, hygienic or eugenicist, tolstoyan or anti-war, literary or vegetarian, artistic or free-love-ist, syndicalist or revolutionary, an organ of propaganda in favor of the universal language, “colonies” or educational works with a libertarian tendency; l’en dehors wants above all to be an organ of struggle, of propaganda, of anarchist individualist achievement.

But all of aspects of human activity will be exposés, examined and discussed from the point of view of anarchist individualism.

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Parce que l’en dehors veut se situer Ă  l’extrĂȘme gauche des mouvements contre-autoritaires :

il fera campagne contre toute conception, toute doctrine, tout rĂ©gime impliquant pour l’unitĂ© humaine dĂ©possession ou privation du moyen de production; ou encore interdiction ou restriction de disposer de son produit, rĂ©sultat de son effort personnel; ou enfin immixtion ou ingĂ©rence quelconque du milieu dans les relations entre individus ;

il s’emploiera Ă  dĂ©gager l’anarchisme — mĂȘme individualiste — du marxisme qui le sature, qui le gangrĂšne, qui l’atrophie. Et ce ne sera pas l’une de ses moindres tĂąches;

il ridiculisera sans pitiĂ© toute idĂ©e de « sociĂ©tĂ© future » conçue Ă  la façon d’un paradis laĂŻque ou basĂ©e sur la pratique d’un bonheur universel rĂ©glĂ© Ă  l’instar d’un papier Ă  musique; il se manifestera l’implacable adversaire de tout arrangement social qui ne prĂ©voit, n’autorise, ne postule ou ne sollicite pas l’essai ou la rĂ©alisation des expĂ©riences diverses qu’il est possible Ă  des ĂȘtres humains d’imaginer, dĂšs lors qu’en est absent le recours Ă  la contrainte ; il dĂ©noncera vigoureusement la carence et le pĂ©ril de toute conception d’« humanitĂ© nouvelle » qui ne laisse pas le champ libre Ă  la pratique simultanĂ©e de toutes les mĂ©thodes, de tous les systĂšmes possibles — et cela dans tous les domaines — sans autre rĂ©serve que le mutuel respect de leur application.

Because l’en dehors wishes to situate itself at the extreme left of the anti-authoritarian movements:

it will campaign against every conception, every doctrine, every regime involving the dispossession or deprivation of the means of production to the human individual; dépossession ou privation du moyen de production; or interdiction or restriction on the disposition of their product, resulting from their individual effort; or, finally, any interference or intrusion of the milieu in the relations among individuals;

it will work to free anarchism — even individualist anarchism — from the Marxism that saturates, corrupts and weakens it. And this will not be the least of its tasks;

it will ridicule pitilessly any idea of a “future society” conceived in the manner of a secular paradis or based on the practice of a universal happiness that runs like clockwork; it will show itself the implacable adversary of every social arrangement that does not foresee, authorize, postulate or solicit the attempt or realization of the various experiences and experiments that it is possible for human to imagine, as soon as the recourse to constraint is absent; it will vigorously denounce the deficiency and danger of every conception of a “new humanity” that does not leave the field open to the simultanesou practice of all methods and all systems possible — and that in all domains — without any reservations other than mutual respect in their application.

Les NĂ©gateurs de MaĂźtres

Chanson

1 Qu’ils portent panache ou hermine,
Devant les dirigeants, bien bas
Ebloui’, la foule s’incline,
Mais de la foul’ non, nous n’somm’s pas!
Nous somm’s les NĂ©gateurs de maitres,
Les Insoumis, les Indomptés,
Ceux qui ne veul’nt ni chefs ni prĂȘtres,
Les Ă©ternell’ment rĂ©voltĂ©s!

REFRAIN

Nous somm’s les NĂ©gateurs de maĂźtres,
Les En dehors que rien n’a pu dompter
CĂ©ux qui ne veul’nt ni chefs, ni dictateurs ni prĂštres
Ni obéir ni commander!

2 Logiqu’s, les nîtres à personne
N’ veul’nt imposer leur opinion,
Puisque, sincùr’, tu la trouv’s bonne,
Fais, autrui, s’lon ta conviction.
Mais r’nonce alors à nous induire
Par force à agir comm tu l’fais;
Laisse-nous à notr’ guis’ nous conduire,
MĂȘm’ si c’est aimer c’que tu hais!

3 Disséminés sur la planÚte
Nous ne somm’s qu’un’ poignĂ© d’en dehors,
D’incompris que le mond’ rejette,
N’est guùre enviable notre sort.
On nous raille, on nous persécute,
Souvent on nous jette en prison,
A mill’ tracas nous somm’s en butte
Pour nous punir d’avoir raison!

4 Trouvant trop dang’reus’ pareill’ vie
LassĂ©, plus d’un nous quitte en ch’min,
Qu’import’! redoublant d’énergie
De nos idé’s, Ă  pleine main,
Nous Ă©parpillons la semence
Aux quatre coins de l’horizon
Et ce geste amplement compense
Calomni’, traütrise, abandon.

5. D’ĂȘtr’ menĂ©s comm’ des troupeaux d’bĂȘtes
P’t’ĂȘtr’ qu’un jour les humains s’ront las ;
D’professer des croyanc’s tout’s faites
Qui sait s’ils n’se fatigu’ront pas ?
D’ĂȘtr’ chair Ă  profit, chair Ă  gloire
P’t’ĂȘtr qu’ils auront assez un jour.
Ce jour-là nous cri’rons victoire!
D’rĂ©colter ce s’ra bien notr’ tour.

Maison Centrale de Nimes, Octobre 1919,

E. Armand

We Deny All Masters

Song

1.—Whether they sport feathers or furs,
The crowd, dazzled,
Bows low before their leaders,
But of that crowd, we make no part!
We are those who deny all masters,
The unbowed and the unbroken,
Those who want no chiefs nor priests,
The eternal rebels!

REFRAIN

We deny all masters,
The Outsiders whom nothing can tame
Those who want neither chiefs, dictators nor priests
Neither command or obey!

2.—Our logic—we have no wish
To impose it on anyone,
And since you find your own logic good,
Act, brothers, according to your conviction.
But leave off, then, any attempt to lead us
By force, to act as you do;
Leave us to carry on as we please,
Even if it is to love what you hate!

3.—Scattered across the globe
We are but a handful of outsiders,
Misunderstood and rejected by the world.
Our lot is hardly enviable:
We are mocked, we are persecuted,
And often we are cast into prison,
We are subject to a thousand troubles
To punish us for being in the right!

4.—Finding such a life too dangerous,
Weary, more than one abandons our path,
But what does it matter! redoubling the energy
Of our ideas, with full hands,
We scatter our seeds
To the four corners of the horizon
And this act amply compensates
For slander, treachery and abandonment.

5.—Perhaps one day humans will grow weary
Of being led around like herds of beasts;
Who knows if someday they will not grow tired
Of professing all these ready-made beliefs?
Of being flesh for profit, glory-fodder
Perhaps one day they will have had their fill.
On that day, we will cry victory!
On that day, it will be our turn to reap.

Maison Centrale de Nimes, October 1919,

E. Armand

Un livre de E. Armand

Notre camarade E. Armand va publier un ouvrage qu’il avait prĂ©parĂ© avant son arrestation et qui portera comme titre :

l’Initiation individualiste anarchiste

Dans ce livre, l’auteur entend exposer et situer l’Individualisme envisagĂ© au point de vue anti-autoritaire et anti-capitaliste.

L’Initiation individualiste n’est pas seulement un rĂ©sumĂ© et une condensation de toutes les opinions, de toutes les thĂšses, de toutes les polĂ©miques qu’E. Armand a exposĂ©es ou soutenues jusqu’ici, elle aborde certains sujets que notre ami n’avait pu traiter Ă  fond jusqu’ici. Ainsi, il ne se contente pas de flĂ©trir, de dĂ©noncer l’exploitation ou la domination, il s’efforce de dĂ©finir ce qu’il entend par Domination ou Exploitation; on trouvera dans l’Initiation des Ă©tudes inĂ©dites d’un grand intĂ©rĂȘt et destinĂ©es Ă  provoquer de sĂ©rieuses rĂ©flexions, par exemple : l’association — l’individualisme et l’esprit de rĂ©volte — la rĂ©ciprocitĂ© — le transgresseur, la transgression et la rĂ©pression — le monde Ă  venir, etc., etc. Enfin, l’ouvrage est terminĂ© par un Index alphabĂ©tique mentionnant tous les sujets examinĂ©s, effleurĂ©s ou auxquels il est fait :allusion au cours de l’ouvrage. Cet index constituera pour le militant, pour le chercheur individualiste une source de renseignements et d’informations trĂšs apprĂ©ciable; il ne sera pas moins utile Ă  n’importe qui — curieux, sympathisant, adversaire mĂȘme — dĂ©sire se documenter sur l’individualisme anarchiste.

L’Initiation paraütra en tout cas avant fin 1922 et contiendra au moins 250 pages d’impression compacte.

MalgrĂ© le travail considĂ©rable que cette Ɠuvre reprĂ©sente, le prix de souscription reste fixĂ© Ă  CINQ francs par exemplaire.

Adresser les soucriptions Ă  E. ARMAND, 22 citĂ© St Joseph, ORLÉANS. Il va sans dire que pour les non souscripteurs, le prix sera de 6,50 ou de 7 fr., port en sus,

Il est accusé réception de toute somme reçue.

DĂšs le dĂ©but, mille souscriptions avaient Ă©tĂ© demandĂ©es pour assurer l’édition de l’Initiation : Au 15 avril nous avions 2.000 fr. en caisse. La liste ci-dessous s’élĂšve — en y ajoutant le produit de la vente d’un certain nombre d’exemplaires de « Qu’est-ce qu’un anarchiste ? » et en en dĂ©duisant les frais de correspondance, accusĂ©s de rĂ©ception, etc. — Ă  569,45. Il nous reste au 31 juillet 2.569,45. Soit donc encore Ă  trouver un peu moins de CINQ CENTS souscriptions.

Il nous paraĂźt impossible que ce chiffre ne soit pas rapidement atteint parmi ceux dont, Ă  un point de vue quelconque, l’individualisme attire oĂč retient l’attention.

D’ailleurs, souscrire est une marque de sympathie que nos amis ne marchanderont pas Ă  un Ă©crivain qui vient de subir sans raison prĂšs de 54 mois d’emprisonnement au rĂ©gime de droit commun.

Souscriptions reçues jusqu’ici : [
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TRANSLATION


  • E. Armand, “A nos amis,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 1.
  • “Pour faire rĂ©flĂ©chir,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 1.
  • E. Armand, “Lettre ouverte Ă  Victor Serge,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 1-2.
  • Gerard de Lacaze-Duthiers, “Les vrais rĂ©volutionnaires,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 2. (FR/EN)
  • Max Nettlau, “Correspondance,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 2. (FR/EN)
  • Marguerite DesprĂ©s, “L’amour libre,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 3.
  • E. Armand, “AndrĂ© Lorulot: Chez Les Loups,” L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4. [review]
  • [Initiation Individualiste Anarchiste — Bulletin de souscription], L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4.
  • [“Nous avons reçu d’Albin
], L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4.
  • [L’Individualiste], L’En dehors 1 no. 2 (mi-Novembre 1922): 4. [Notice of tract available in French and Ido]

[A nos amis]

TRANSLATION

Pour faire rĂ©flĂ©chir. Est-ce qu’un appel, une offre, une demande Ă©manant d’un camarade d’opinions semblables ou simplement apparentĂ©es aux nĂŽtres ne vaut pas la peine d’une rĂ©ponse ? Se rĂ©clamer d’idĂ©es avancĂ©es, de thĂ©ories d’avant-garde ou s’y prĂ©tendre sympathique, cela excuse-t-il l’insouciance ou le mufflisme ?

Food for thought. Isn’t a call, an offer or a request from a comrade of opinions similar or simply related to our own worthy of a response? Is claiming advanced ideas, avant-garde theories or claiming to be sympathetic to the an excuse for carelessness or boorishness?

[Lettre ouverte Ă  Victor Serge]

TRANSLATION

Les vrais RĂ©volutionnaires

Les vrais rĂ©volutionnaires ont toujours Ă©tĂ©, dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes dont l’esprit a Ă©tĂ© assez large pour comprendre les formules les plus opposĂ©es, extraire de chacune d’elles la part de vĂ©ritĂ© qu’elle contient, et tenter de les concilier dans une harmonie supĂ©rieure. Les « rĂ©volutionnaires » ne sont pas toujours ceux que l’on dĂ©signe sous ce nom : ces derniers mĂ©ritent plutĂŽt l’épithĂšte de « rĂ©actionnaires », que leurs actes justifient pleinement.

Le rĂ©volutionnaire est Ă  l’opposĂ© de sectaire. Un rĂ©volutionnaire qui serait un sectaire ne serait qu’un pseudo-rĂ©volutionnaire. Il y a beaucoup trop de rĂ©volutionnaires qui ont un esprit sectaire, et par lĂ  mĂȘme nous prouvent qu’ils n’ont rien de rĂ©volutionnaire. Une Ă©tiquette n’est rien : c’est la sincĂ©ritĂ© de l’homme qui est tout ; c’est l’indĂ©pendance et le caractĂšre qui comptent ; c’est la gĂ©nĂ©rositĂ© et c’est le courage, c’est la fidĂ©litĂ© Ă  l’idĂ©al qui seuls signifient quelque chose. Chaque jour nous voyons de tristes personnages s’affubler d’une Ă©tiquette pour en tirer profit, se mettre dans un parti ou dans un autre, par intĂ©rĂȘt, et finalement leur conduite engendre le dĂ©goĂ»t et l’écƓurement chez leurs amis. RepoussĂ©s de partout, parce que partout on les a vus Ă  l’Ɠuvre, ce sont des Ă©paves qui mĂ©ritent plutĂŽt la pitiĂ© que la haine. Les haĂŻr ce serait les prendre au sĂ©rieux ; avoir pitiĂ© d’eux, c’est les punir comme ils le mĂ©ritent.

Le rĂ©volutionnaire n’est pas celui que se croit en possession de la vĂ©ritĂ©, mais celui qui sait que la vĂ©ritĂ© est partout, et que son devoir est de la dĂ©couvrir partout oĂč elle est. Ce n’est pas celui qui ne connaĂźt qu’un moyen d’amĂ©liorer l’humanitĂ© : la violence. C’est celui qu’absorbe une grande pensĂ©e, qui mĂ©dite et qui rĂȘve. Il ne violente personne pour imposes ses idĂ©es : c’est sur lui-mĂȘme qu’il exerce sa violence ; il se reforme, il cherche Ă  ĂȘtre meilleur. C’est dans son for intĂ©rieur qu’il rĂ©alise le grand soir. C’est Ă  cette bastille de prĂ©jugĂ©s que le social a mis en lui qu’il s’attaque. C’est Ă  sa volontĂ© qu’il demande de l’aider Ă  devenir un homme nouveau.

Cette rĂ©volution intĂ©rieure, qui est le plus bel effort de l’homme vers la vĂ©ritĂ© et vers la justice, est la rĂ©volution intĂ©grale par excellence. En dehors d’elle, aucun progrĂšs n’existe. Elle est le prĂ©lude des grandes transformations sociales, le creuset oĂč s’élabore l’humanitĂ© de demain. Croyez qu’elle est aussi difficile, qu’elle est plus difficile que la rĂ©volution par la violence, et qu’elle est beaucoup plus fertile en rĂ©sultats. Demander Ă  un homme de chasser la passion et l’égoĂŻsme de son cƓur ; lui demander d’ĂȘtre assez tolĂ©rant pour accueillir toutes les sincĂ©ritĂ©s et en dĂ©gager la rĂ©alitĂ© profonde, c’est assurĂ©ment exiger de lui un effort beaucoup plus grand que celui de cotiser, d’écouter un orateur, d’insulter un adversaire, d’arborer un insigne ou de braver l’autoritĂ©. Commençons par cette rĂ©volution intĂ©rieure la transformation de la sociĂ©tĂ©. La rĂ©volution morale engendrera plus de bienfaits que la rĂ©volution sanglante, dont la dictature est le fruit empoisonnĂ©.

Par rĂ©volution intĂ©rieure, nous n’entendons pas faire l’apologie de la tour d’ivoire, contempler les Ă©vĂ©nements en souriant, hausser les Ă©paules chaque fois que le peuple essaie de secouer ses chaĂźnes. Nous rĂ©clamons simplement que tout mouvement populaire ait une fin dĂ©sintĂ©ressĂ©e : ce n’est pas pour prendre la place de ses maitres que le peuple se rĂ©volte : c’est afin de persĂ©vĂ©rer vers un idĂ©al de justice et de beautĂ©, c’est afin de donner naissance Ă  une humanitĂ© meilleure. Les vĂ©ritables rĂ©volutionnaires ont toujours eu devant les yeux, non un but immĂ©diat et pratique, mais un but lointain d’harmonie et de libertĂ©. Ce n’est pas dĂ©courager les esprits que d’affirmer qu’on ne change pas en un jour la sociĂ©tĂ©, et que pour ce changement il est nĂ©cessaire d’apprendre, d’étudier, d’observer et de vivre. Nous ne nions pas l’utilitĂ© d’une rĂ©volution Ă©conomique, loin de lĂ , nous la dĂ©sirons, nous l’appelons de tous nos vƓux, mais nous la subordonnons Ă  la rĂ©volution du cƓur et de l’esprit sans laquelle elle n’est pas possible. Nous sommes impatients d’évoluer dans une sociĂ©tĂ© plus juste, oĂč chaque individu rĂ©alisera le maximum de bonheur, mais nous ne croyons pas que ce bonheur rĂ©side uniquement dans la jouissance matĂ©rielle, nous croyons qu’il doit ĂȘtre complĂ©tĂ© et dĂ©passĂ© par les jouissances spirituelles sans lesquelles la vie n’est qu’un leurre. Avec les rĂ©volutionnaires, chaque fois qu’ils se proposent de rĂ©agir contre l’ignorance et Ă  l’égoĂŻsme, nous sommes contre eux lorsque, trahissant leur idĂ©al, ils font appel Ă  l’ignorance et l’égoĂŻsme pour transformer la sociĂ©tĂ©. La RĂ©volution sera faite quand les individus auront compris qu’il ne suffit pas, pour ĂȘtre un rĂ©volutionnaire, d’obĂ©ir Ă  un mot d’ordre ou de prendre un fusil pour abattre son ennemi, mais qu’il faut, pour mĂ©riter ce titre, possĂ©der une Ăąme et une conscience.

GĂ©rard de Lacaze-Duthiers

The True Revolutionaries

The true revolutionaries have always been, in all times and all countries, those whose minds have been broad enough to grasp the most conflicting formulas, to extract from each of them the portion of truth that they contain and to attempt to reconcile them in a higher harmony. The “revolutionaries” are not always those whom we designate by that name: instead, these often deserve the epithet of “reactionaries,” as their acts entirely justify.

The revolutionary is the opposite of the sectarian. A sectarian revolutionary would only be a pseudo-revolutionary. There are far too many revolutionaries who have a sectarian spirit and thus prove that they are not revolutionary at all. A slogan is nothing: sincerity is everything; it is independence and character that count; it is generosity and courage, it is fidelity to the ideal that alone means something. Each day we see sad persons wrap themselves in a label in order to profit from it, place themselves in one party or another, from self-interest, and ultimately their conduct breeds disgust and nausea among their friends. Rejected everywhere, because they have been seen at work everywhere, they are wrecks who deserve pity rather than hate. To hate them would be to take them seriously; to pity them is to punish them as they deserve.

The revolutionaries are not the ones who believes they are in possession of the truth, but the ones who knows that truth is everywhere and that their duty is to discover it everywhere it exists. They are not the ones who know only one means of improving humanity: violence. They are the ones who absorb a great thought, who contemplate and dream. They do not assault anyone to impose their ideas: it is on themselves that they exert their violence; they reform themselves and seek to be better. It is in their heart of hearts that they realize the great day [the revolution]. It is this bastille of prejudices that the social revolution set them to attack. It is their own will that they ask to aid them in becoming new.

That internal revolution, which is the finest effort of the individual towards truth and justice, is the integral revolution par excellence. Apart from it there is no progress. It is the prelude of the great social transformations, the crucible in which the humanity of tomorrow will be produced. Believe that it is as difficult, that it is more difficult than revolution through violence, and that it is much more fertile in results. To ask a man to chase passion and selfishness from his heart, to demand that he be tolerant enough to welcome every sincerity and extract their profound reality, is without doubt to demand of him an effort much greater than that of making a contribution, of listening to an orator, of insulting an adversary, of wearing a badge or defying an authority. With that internal revolution, let us begin the transformation of society. The moral revolution will give rise to more benefits that the bloody revolution of which dictatorship is the poisoned fruit.

When we speak of internal revolution, we do not intend to apologize for the ivory tower, to contemplate events with a smile, to shrug our shoulders each time the people try to shake off their chains. We simply claim that every popular movement must have a disinterested aim: it is not in order to take the place of their masters that the people revolt, but it is in order to push on toward an ideal of justice and beauty, in order to give birth to a better humanity. The true revolutionaries have always had before their eyes, not an immediate and practical aim, but a distant goal of liberty and harmony. It is not to discourage spirits, but to affirm that society does not change in a day and that for that change it is necessary to learn, study, observe and live. We do not deny the utility of an economic revolution—far from it. We desire it and desire it with all our hearts, but we subordinate it to the revolution of heart and mind without which it is not possible. We are impatient to evolve in a more just society, where each individual will realize that the maximum of happiness, but we do not believe that this happiness resides solely in material pleasure; we believe that it must be completed and surpassed by the intellectual pleasures without which life is only a snare. While we are with the revolutionaries each time that propose to react against ignorance and selfishness, we are against them when, betraying their ideal, they appeal to ignorance and selfishness to transform society. The Revolution will be accomplished when individuals understand that it is not enough, to be a revolutionary, to obey a slogan or take up a gun to slaughter their enemy, but that they must, to be worthy of the title, possess a soul and a conscience.

GĂ©rard de Lacaze-Duthiers

Vienne, 22 juillet 1922.

Mon cher camarade,


 Je suis trĂšs content d’apprendre que vos malheurs ont pris fin — jusqu’au moment oĂč on voudra frapper Ă  nouveau l’esprit « en dehors » que vous ĂȘtes. En ce qui me concerne je vĂ©gĂšte ici, mes ailes d’oiseau voyageur sont coupĂ©es par le cours de l’argent Ă©tranger. C’est ici oĂč je suis encore le mieux, me confondant avec la misĂšre gĂ©nĂ©rale, tandis qu’ailleurs je ferais tache. Quant Ă  votre demande de m’inscrire sur la liste de vos collaborateurs, faites comme vous voulez : vos journaux seront toujours des expressions de pensĂ©e indĂ©pendante et de protestation sociale, et c’est un plaisir de savoir qu’une petite oasis de ce genre existe quelque part et qu’on pense Ă  vous. Ceci dit, j’ignore si je suis « individualiste » et j’en dirais presque autant quant Ă  « ĂȘtre communiste ». Je suis anarchiste pur et simple, « sans Ă©tiquette » selon l’expression de Tarrida del Marmol. MĂȘme s’il valait la ne de s’imaginer une sociĂ©tĂ© vraiment anarchiste — que nous en sommes loin !

Je puis dire que lĂ  encore il y aurait des hommes avec lesquels je voudrais vivre en communiste et d’autres Ă  l’égard desquels je voudrais limiter mes relations Ă  l’échange le plus « tuckeriennement » correct; — comme actuellement on est en relations de cordialitĂ© et de familiaritĂ© trĂšs diffĂ©rentes selon les personnes.

J’admire la libertĂ© dont on jouit dans une forĂȘt oĂč l’on circule librement, ou sur les prĂ©s alpestres, ou en buvant de l’eau Ă  une fontaine ou Ă  un puits public; si un communisme pareil — « prise au tas » — s’étendait Ă  quantitĂ©s d’objets utiles, cela me plairait et je serais disposĂ© Ă  contribuer Ă  rendre ce systĂšme possible par du travail librement fourni. Mais je dĂ©teste une rĂ©glementation forcĂ©e, cet autre communisme dont nous n’avons pas besoin de parler. Quant au mutuellisme, au rĂ©gime des contrats, Ă  l’échange Ă©gal, je comprends qu’il y ait quantitĂ© d’articles de certaine valeur, d’objets de choix, d’un caractĂšre personnel, qu’on ne puisse se procurer que par transaction individuelle d’un genre ou d’un autre. Mais je ne voudrais pas que cela s’étendit Ă  trop d’objets insignifiants ou indispensables, car le rĂ©gime des contrats, c’est presque le rĂ©gime des traitĂ©s ; son rĂ©sultat actuel me suffit: c’est le tombeau de la solidaritĂ© humaine ; par les sanctions que comporterait tout systĂšme de ce genre, quel que soit son nom, l’autoritĂ© ou rĂ©apparaĂźtrait ou ne disparaitrait jamais. Donc, je suis — oĂč plutĂŽt je serais, « en anarchie » — Ă  toute heure du jour et Ă  toute occasion, pour le genre d’arrangement Ă©conomique qui me parait le plus pratique ou le moins ennuyeux, selon les objets dont il s’agit, les personnes, les circonstances, ma propre situation, etc. Je serais donc toutes sortes de choses, sauf anarchiste orthodoxe, Ă©tiquetĂ© Ă©conomiquement


Je vous souhaite donc de pouvoir mener de nouveau Ă  bien un de ces pĂ©riodiques qui vous est spĂ©cial et oĂč l’anarchisme, dans le sens le plus large de l’expression, et l’expĂ©rimentalisme seront chez eux. De mĂȘme que, jusqu’ici, les enfants naissent tout petits et non en gaillards de deux mĂštres de haut, il serait Ă©trange que ce vieux monde si absurde et souvent si cruel, mette du premier coup au monde un anarchisme Ă  maturitĂ© : l’idĂ©e de gĂ©nĂ©raliser dĂšs le dĂ©but un systĂšme anarchiste dĂ©fini est une source de grande erreur. On ne peut crĂ©er, gĂ©nĂ©raliser que la libertĂ© de l’expĂ©rimentation; que chacun montre ensuite ce qu’il sait faire
 Je suis certain que nous sommes d’accord sur tous ces points.

Max Nettlau.

Vienna, July 22, 1922.

My dear friend,


 I am very happy to hear that your misfortunes have ended — at least until they want to strike again the spirit “en dehors” that you are. As far me, I vegetate here. My wayfaring bird’s wings are clipped by the exchange rate of foreign money. It is here where I am still the best, blending into the general misery, while elsewhere I would be a blot on the landscape. As for your request to join the list of your collaborators, do what you wish: your newspapers will always be expressions of independent thought and social protest, and it is a pleasure to know that a little oasis of this kind exists somewhere and that one thinks of you. That said, I do not know if I am “individualist” and I would say much the same about “being communist.” I am an anarchist pure and simple, “without label” according to the expression of Tarrida del Marmol. Even if it was worth it to imagine a truly anarchist society — how far we are from it!

I can say once against that there are men with whom I would like to live as a communist and other with regard to whom I would like to limit my relations to the most voudrais vivre en communiste et d’autres Ă  l’égard desquels je voudrais limiter mes relations to the most “tuckeriennement” correct exchange; — as presently we have relations of cordiality and familiarity that are very different depending on the person.

I admire the freedom that one enjoys in a forest where one moves freely, or on the alpine meadows, or by drinking water from a fountain or a public well; if such a communism — “prise au tas” — was extended to a quantity of useful objects, that would please me and I would be willing to contribute to making this system possible by work freely provided. But I hate forced regulation, that other communism that we do not need to talk about. As for mutualism, the system of contracts and equal exchange, I understand that there is a quantity of articles of certain value, objects of choice, of a personal character, that can only be procured by individual transactions of one sort or another. But I would not want this to be extended to too many insignificant or indispensable objects, for the system of contracts is almost the regime of treaties; its present result is enough for me: it is the tomb of human solidarity; by the sanctions that any system of this kind would have, whatever its name, authority or would reappear or never disappear. So, I am — or rather I would be, “in anarchy” — at any time of day and on any occasion, for the kind of economic arrangement that seems to me the most practical or the least irksome, according to the objects involved, the people, the circumstances, my own situation, etc. So I would be all kinds of things except orthodox anarchist, economically labeled 


So I hope that you will be able to once again bring to fruition one of these periodicals that is your specialty, where anarchism, in the broadest sense of the term, and experimentalism will be at home. Just as, thus far, children are born as little ones and not as strapping youth two meters tall, it would be strange for this old world, so absurd and often so cruel, to bring to the world a mature anarchism: the idea of generalizing from the beginning a defined anarchist system is a source of great error. We can only create and generalize the freedom of experimentation. Let everyone then shows what they can do
 I am sure that we agree on all these points.

Max Nettlau.

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  • E. Armand, “Le macabrisme,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 1.
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 1.
  • Pervenche, “Jusqu’au bout” (RĂ©ponse Ă  « Perspective » de E. Armand), L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 2. [verse]
  • Ovide Ducauroy, “Doute et mauvaise foi,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 2.
  • E. Armand, “Ma muse,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 2. [verse] (FR/EN)
  • Camille Spiess, “Opinion : HumanitĂ© ou individualitĂ©,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 2.
  • Emile Gantz, “Grandes ProstituĂ©es et fameux Libertins,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 3.
  • Emma Goldman, “Correspondance,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 4. (FR/EN)
  • E. Armand, “A nos amis,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 4.
  • [“Nouveau tirage : La Vie comme expĂ©rience, suivie de FiertĂ©, poĂšme inĂ©dit
”], L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 4.
  • E. A., “Parmi ce qui se publie : AndrĂ© Lorulot: Chez Les Loups,” L’En dehors 1 no. 3 (dĂ©but DĂ©cembre 1922): 4.

Le Macabrisme

Le 11 novembre dernier, jour anniversaire de la cessation des hostilitĂ©s entre malheureux qui s’entr’égorgaient sans savoir pourquoi, je n’ai pas rencontrĂ© — sur un trajet de vingt kilomĂštres— moins de cinq cortĂšges funĂ©raires, avec accompagnement de pompiers, musiques municipales, gendarmes et gardes champĂȘtres, s’il vous plaĂźt. Il n’est pas un bourg, un village oĂč on ne se heurte Ă  quelque monument des morts. Je veux bien voir dans tout cela un tĂ©moignage de l’affection que portaient ou prĂ©tendaient porter Ă  leurs disparus ceux Ă  qui ils ont Ă©tĂ© arrachĂ©s, mais un Ă©tranger aux misĂšres de cette Terre aurait tous les droits de s’étonner de la maniĂšre «aposterioristique» dont la susdite affection se manifeste; un moyen bien simple se prĂ©sentait de conserver aux leurs ceux quine sont plus, penserait-il, c’était de leur Ă©viter les circonstances qui les ont, avant leur temps, enlevĂ©s Ă  la vie.

Mais ceci n’est qu’une des remarques auxquelles ces processions et ces Ă©difices donnent lieu en mon esprit. Parmi mes autres observations, la principale est la constatation de l’influence ma-cabre qui domine actuellement sur la planĂšte. Comme les morts tiennent solidement les vivants agrippĂ©s Ă  leurs pauvres restes! « Nos morts » par ci, « Nos morts » par lĂ . L’idĂ©al de « Nos morts ». La raison du trĂ©pas de «Nos morts». La pensĂ©e de « Nos morts », ce que veulent « Nos morts ». Comme si « Vos morts »pouvaient penser et vouloir quelque chose. Tous ces pĂšlerinages, tous ces discours ne les feront pas revenir, « Vos morts ». Leur chair douloureuse a dĂ©jĂ  dĂ©passĂ© le stade de la putrĂ©faction pour la plupart d’entre eux; Ă  part de rares exceptions, leurs os vont tomber bientĂŽt en poussiĂšre; dĂšs Ă  prĂ©sent, pour l’immense majoritĂ©, ils sont mĂ©connaissables. S’ils vous apparaissaient dans l’état oĂč ils sont, «Vos» morts, ils vous feraient horreur. Il est vrai que les champs oĂč ils gisent seront longtemps encore plus productifs qu’ils Ă©taient avant de leur servir de lieu de repos ultime. Et la nature nous donne lĂ  une leçon prĂ©cieuse. Laissez-les donc en paix se dĂ©sagrĂ©ger, former de nouvelles combinaisons chimiques avec les matiĂšres qui les enserrent. Laissez-les s’intĂ©grer tranquillement dans l’universelle circulation. Que leur font vos palabres, vos Ă©difices, vos deuils prolongĂ©s. Ils ne voient pas. Ils n’entendent point.Secouez la hantise du Macabre.

* * *

Ce ne sont pas seulement les proches ou les amis des vic-times de la grande Fauche internationale de 1914-1918 qui cultivent le Macabrisme. Il me revient que des nĂŽtres, de prĂ©tendus «en de-hors», de ces pseudo-libĂ©rĂ©s des prĂ©jugĂ©s moraux et des conventions sociales se laissant sĂ©duire par les chimĂšres et les ombres du Spiritisme. On m’affirme qu’ils en sont venus Ă  croire —oui, Ă  croire, — Ă  la possibilitĂ© de communiquer avec les morts, qu’ils sont persuadĂ©s que ces manifestations nerveuses — et sou-vent d’ordre nĂ©vropathique, — hypersensibles, mal dĂ©finies, malĂ©tudiĂ©es, sur lesquelles se fondent ce qu’on est convenu d’appeler les phĂ©nomĂšnes spirites sont des retours sur le plan matĂ©riel des fantĂŽmes qui hantent, comme le dĂ©clamait Hamlet:

The undiscover’d country from whose bourn ‹No traveler returns


«le pays inexplorĂ© dont aucun voyageur ne refranchit les bornes.» Est-ce l’ambiance macabriste dont leur cĂ©rĂ©bralitĂ© n’est pas assez forte pour secouer l’influence? Est-ce peur de l’expĂ©rience, crainte de la vie, crainte de la jouissance et de la douleur qu’elle peut engendrer? Est-ce dĂ©sƓuvrement, paresse, glissement de la pensĂ©e?— Peut-ĂȘtre tout cela ensemble. Et oĂč cela les conduit-il — ces dĂ©semparĂ©s — leur commerce imaginaire avec les trĂ©passĂ©s? Quelle activitĂ© cela provoque-t-il en eux? Le plus souvent, ils se re-plient languissamment sur eux-mĂȘmes, sourds aux appels de la rĂ©alitĂ©, incapables de se dĂ©gager d’une sorte d’envoĂ»tement cĂ©rĂ©bral, qui leur interdit toute propagande un peu vibrante, toute action un peu virile contre les oppressions et les conventions qui jugulent les vivants.

Les morts ne reviennent pas. Quelle influence ont-ils exercĂ©e pour que ceux qui vivent soutirent moins, connaissent un bonheur plus durable, jouissent davantage. Ils sont lĂ©gion, les hĂŽtes du sombre Royaume; ils dĂ©passent de bien loin le nombre des vivants. Sont-ils jamais intervenus pour susciter, crĂ©er chez ces derniers le dĂ©sir d’une mentalitĂ© individuelle et collective qui ne tolĂšre pas qu’un homme ou qu’un milieu puisse dominer ou exploiter une unitĂ© humaine, qui ne conçoive pas que le nombre ou la force ait raison de l’isolĂ© ou du protestataire? Ils sont depuis longtemps rĂ©duits en cendre, les morts; ou ils achĂšvent de pourrir, chair, ossements, matiĂšre cĂ©rĂ©brale et centres nerveux, insensibles, inconscients Ă  tout ce qui se passe sur la surface terraquĂ©e.

Face au Macabrisme, compagnons. Combattons partout son influence, sa perniciositĂ©. Ramenons dans le courant de la vie ceux qui s’attardent en la compagnie des morts. Je trouve aux cimetiĂšres un peu trop l’allure d’une prison, avec les murs qui les circonscrivent. Pensons Ă  vivre. Equipons-nous pour les occasions que nous offre, que va nous offrir la vie tout Ă  l’heure. Forgeons notre existence sur l’enclume des expĂ©riences. Enfermons dans le tom-beau de l’inĂ©luctable les expĂ©riences, les essais qui n’ont pas rĂ©ussi, qui auraient pu rĂ©ussir si nous nous y Ă©tions plus habilement pris.Essayons d’un nouveau moyen. Prenons une voie autre. Tout n’est pas perdu, puisque nous sommes encore des vivants.

* * *

Chaque soir il faut allumer la lampe un peu plus tĂŽt. Le soleil est perdu derriĂšre les nuages, le ciel est bas, les arbres se dressent comme des squelettes efflanquĂ©s. Il n’y a plus de fleurs dans les jardins et dans les prairies, plus d’épis dans les champs; les feuilles se pourrissent lamentablement sur le sol, dans les bois, le long des routes. Les bĂȘtes se terrent, les oiseaux ne chantent plus. C’est la dĂ©solation partout et partout la dĂ©crĂ©pitude. On dirait que la nature traĂźne ses jours comme un vieillard qu’abandonne quotidiennement l’une de ses derniĂšres facultĂ©s. Est-ce encore la vie, n’est-ce pas dĂ©jĂ  la mort? Cette glĂšbe inculte, dĂ©serte, n’est-ce pas un cadavre, un corps dĂ©sormais privĂ© de la facultĂ© de produire, une matiĂšre stĂ©rile d’oĂč se sortiront jamais plus ni grains, ni fruits, rien qui serve Ă  la nourriture de l’organisme humain, Ă  l’agrĂ©ment des yeux?

Eh bien, tout ceci n’est qu’illusion pure: et la tristesse des aspects et la sĂ©nilitĂ© des choses. Sous ce masque d’impassibilitĂ©, un travail obscur s’opĂšre, une Ă©nergie irrĂ©sistible est Ă  l’Ɠuvre. Non, les moissons de l’étĂ© dernier ne ressusciteront pas, les feuilles souillĂ©es sont bien mortes, les fleurs ne renaĂźtront pas du tas de fumier oĂč elles finissent de se flĂ©trir. Ce seront de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles, des Ă©pis nouveaux dont s’irradiera le printemps qui vient. C’est de nouvelles manifestations de la vie universelle dont l’étĂ© prochain et le prochain automne rĂ©aliseront la fĂ©conditĂ©. Les morts sont bien morts: les choses et les ĂȘtres qui ne durent que quelques jours, qu’une saison, qu’une annĂ©e, selon leur nature. Ils ont fait leur temps. Ils sont rentrĂ©s dans la grande circulation cosmique; ils servent, dĂ©sagrĂ©gĂ©s, Ă  la confection des formes nouvelles qui s’élaborent dans l’immense laboratoire de la Nature. Et ces formes nouvelles, l’an prochain s’accompliront dans leur plĂ©nitude, ignorantes de celles qui les ont prĂ©cĂ©dĂ©es, ne se prĂ©occupant que de vivre l’espace de temps qui leur est dĂ©volu, de le vivre sainement, sans un retour morbide vers un passĂ© dont elles n’ont cure.

Et c’est lĂ  le mystĂšre de la perpĂ©tuitĂ© de la vie: qu’elle ne se prĂ©occupe pas des manifestations qui ont prĂ©cĂ©dĂ© les formes qu’elle crĂ©e prĂ©sentement. Elle s’avance, elle progresse, elle Ă©volue sans faire halte devant les cadavres de celles de ses reprĂ©sentations qui ont fait leur temps, achevĂ© leur cycle. Et c’est le secret de son in-Ă©puisable jeunesse, de sa perpĂ©tuelle fraĂźcheur, de sa merveilleuse abondance, qu’elle laisse le passĂ© s’engloutir dans la fosse du passĂ©, qu’elle continue sa marche dans l’éternel prĂ©sent, qui est en mĂȘme temps l’avenir Ă©ternel, puisque l’avenir n’est que l’accouchement du prĂ©sent.

Compagnons, vivons dans le présent.

E. ARMAND

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l’en dehors

veut ĂȘtre un organe de combat pour l’individu — associĂ© ou isolĂ© — contre tout ce qui tend ou vise Ă  le restreindre, Ă  le comprimer, Ă  l’entraver; — Ă  l’empĂȘcher de se manifester, de se forger, de s’accomplir; — de faire ou vivre sa vie Ă  sa guise, Ă  ses risques et pĂ©rils, sans en engager d’autres que ceux qui veulent se solidariser de plein grĂ© avec lui, sans empiĂ©ter sur la libertĂ© d’ĂȘtre et d’agir d’autrui.

l’en dehors

n’a rien Ă  faire, ne veut rien avoir Ă  faire avec les individualistes qui se rĂ©clament des thĂšses qu’ils Ă©mettent ou professent, non pas pour justifier ce que le vulgaire et les moralitĂ©istes dĂ©nomment des « passions », des « anormalitĂ©s » (il n’est que pure logique de se situer au bĂ©nĂ©fice de ses opinions); mais pour se dissimuler, se montrer Ă  leurs camarades, Ă  ceux de « leur monde », autrement que ce qu’ils sont en rĂ©alitĂ© : vĂ©ridiques, quand ils sont hĂąbleurs, indiffĂ©rents quand ils sont passionnĂ©s, fermes quand ils sont vacillants, etc. Ou encore pour « juger » ou apprĂ©cier les gestes de leurs compagnons d’idĂ©es, autrement qu’en tenant compte du tempĂ©rament ou de la conception de vie qui les amine.

l’en dehors

wants to be an organ of combat for the individual — associated or isolated — against everything that tends or aims to restrain, constrict or hinder them; — to prevent them from expressing, inventing and fulfilling themselves; — from doing or living their lives as their please, at their own risk and peril, without involving others except those who wish to voluntarily ally themselve with them, without infringing on the liberty of others to be and to act.

l’en dehors

has nothing to do, and wants nothing to do, with the individualist who wish for the theories that they issue or profess, not to justify what the vulgar and the moralists call “passions” or “abnormalities” (as it is purely logical to situate ourselves to benefit our opinions), but in order to hide themselves, to show themselves to their camarades, to those of “their world,” differently than they are in reality: truthful when they are boastful, disinterested when they are passionate, firm when they are wavering, etc. Or else to “judge” or value the works of their companions in ideas, other than by accounting for the temperament or the conception of life that animates them.


 29 septembre 1922.

Cher camarade,

J’ai reçu, il y a quelque temps, quelques lignes de vous. J’avais projetĂ© de vous Ă©crire immĂ©diatement, mais tant de choses sout arrivĂ©es depuis lors que je n’ai pas le faire. Je ne tarderai pas plus longtemps. Je ne puis vous dire toute la joie que j’éprouve Ă  vous savoir enfin dĂ©livrĂ© de l’enfer de la prison. Je ne sais pas quelles sont les conditions d’existence dans la prison oĂč vous vous trouviez incarcĂ©rĂ©, mais d’expĂ©rience je sais que toutes les prisons sont des enfers faites de « briques de honte oĂč l’homme mutile son frĂšre ».

Je suis bien aise d’apprendre que vous recommencez votre Ɠuvre. Nous avons si peu de camarades douĂ©s et consĂ©quents ! Ça Ă©tĂ© une grande perte pour le mouvement que vous ayez Ă©tĂ© enfermĂ© longtemps.


 Je travaille en ce moment Ă  un livre sur la Russie qui doit ĂȘtre achevĂ© en dĂ©cembre. Je ne puis permettre Ă  aucune autre occupation de m’en distraire. Ce n’est pas seulement par ce que je me suis engagĂ©e Ă  finir ce livre dans un certain dĂ©lai, mais est parce que je revis en ce moment les terribles deux annĂ©es passĂ©es en Russie. Je suis dans un Ă©tat d’esprit si affreux que la plupart du temps, c’est par simple force de volontĂ© que j’arrive Ă  rester debout
 Il m’est impossible de penser Ă  quoi que ce soit d’autre qu’à la Russie. Quand j’en aurai fini avec mon livre, je vous enverrai des articles pour l’en dehors


Je vois que votre Ă©nergie ne s’est pas ralentie et j’en suis contente. Je crois que mon livre vous apprendra bien des choses, quoique, Ă  vrai dire, il n’est pas une plume qui puisse reproduire la lutte spirituelle et mentale qui fut le lot de ceux qui ne voulaient ni ne pouvaient conclure de compromis. Mais je fais de mon mieux pour faire de cet ouvrage sur la Russie une expĂ©rience aussi personnelle que possible ; vous en jugerez d’ailleurs en le lisant.
 Avec le» choses telles qu’elles sont actuellement, il n’y a pas un pays europĂ©en qui supporterait un Ă©tranger s’occupant activement de propagande anarchiste. Si j’ai pu vivre jusqu’ici tranquillement, c’est parce que je me suis consacrĂ©e Ă  des travaux purement littĂ©raires, en dehors de toute activitĂ© politique ou sociale
 Depuis mon dĂ©part de Russie j’ai essayĂ© une demi-douzaine de pays. On m’a refusĂ© partout le sĂ©jour. Vous voyez ainsi qu’elle est ma situation
 Retournez en Russie, c’est ĂȘtre exilĂ©e dans quelque rĂ©gion Ă©loigné  et cependant je n’ai aucun dĂ©sir de me confiner l’inactivitĂ© pour le reste de mes jours


Emma Goldman.


 September 29, 1922.

Dear friend,

I received, some time ago, a few lines from you. I had planned to write to you immediately, but so many things have happened since then that I did not do it. I will not wait any longer. I cannot tell you all the joy I feel at knowing you are finally delivered from the hell of prison. I do not know the conditions of existence in the prison where you were incarcerated, but from experience I know that all the prisons are hells made of “bricks of shame” where “men their brothers maim.” [1]

I am pleased to learn that you have started your work again. We have so few gifted, comrades! It has been a great loss to the movement that you have been imprisoned for so long.


 I am working at this moment on a book about Russia that must be finished by December. I cannot allow any other occupation to distract me from it. It is not only that I am committed to finishing this book within a certain period, it is because I am presently reliving the two terrible years passed in Russia. I am in such a frightful state of mind that most of the time it is only by simple force of will that I manage to remain standing
 It is impossible for me to think of anything but Russia. When I have finished with my book, I will send you some articles for l’en dehors


I see that your energy has not dropped off and I’m happy for it. I think my book will teach you a lot of things. although, to tell the truth, there is not a pen that can reproduce the spiritual and mental struggle that was the lot of those who neither wanted to nor could bring themselves to compromise. But I do my best to make this work on Russia as personal as possible; you will judge it by reading it. With things as they are now, there is not a European country that would support a foreigner actively engaged in anarchist propaganda. If I have been able to live quietly here, it’s because I have devoted myself to purely literary works, outside any political or social activity
 Since my departure from Russia I tried half a dozen countries. I was refused everywhere. You see my situation 
 To return to Russia is to be exiled in some remote area 
 and yet I have no desire to confine myself to inactivity for the rest of my life 


Emma Goldman.

[1] The reference is to Oscar Wilde’s “The Ballad of Reading Gaol.”

Ma Muse

Ma muse n’est pas une pensionnaire qui tapote en mesure sur un piano de bonne marque ;
C’est une Fille Sauvage, instinctive, primesautiùre,
Qui ne s’accommode ni du mùtre, ni de la rime,
Qui exprime, comme elle le sent, ce qu’elle Ă©prouve, et rien de plus;
Qui se regimbe contre la rĂšgle,
Et qui ne veut pas s’astreindre au joug d’une cadence monotone.
Elle pleure, elle rit, elle se désespÚre, elle exulte de plaisir,
Elle balbutie, elle délire, elle déclame, elle gronde,
Elle est passion, enthousiasme, sensibilité,
Ma muse.

My Muse

My muse is not a pensioner who taps in time on a fine piano;
She is a Wild Girl, instinctive, impulsive,
Who does not adapt herself to meter nor to rhyme,
Who expresses what she feels, as she feels it, and nothing more;
Who balks at rules,
And does not wish to be constrained by the yoke of a monotonous cadence.
She cries, she laughs, she despairs, she revels in pleasure,
She stammers, she babbles, she declaims, she growls,
She is passion, enthusiasm, sensitivity,
My muse.

TantÎt elle est semblable au torrent qui dévale de la montagne.
Impétueux, irrésistible, roulant une onde courroucée,
Qui menace de mettre en piÚces les ponts érigés pour la franchir.
TantĂŽt elle est semblable Ă  un Ă©tang quiet et solitaire
Dont les eaux miroitantes invitent à se baigner les timides fillettes

Si ma muse n’est pas vĂȘtue Ă  la derniĂšre mode,
Ce n’est certes pas un ĂȘtre de rĂȘve, insexuĂ©,
EmmaillotĂ©e dans une robe vague, pourvue d’une paire d’ailes diaphanes,
C’est une femme :
Capricieuse, curieuse, mutine, volontaire, sentimentale, affolante ;
Dont la patience et la longanimité sont souvent à toute épreuve,
Mais sur laquelle il ne faut pas se reposer sans réserve.
Car c’est quand on l’évoque avec le plus d’instance qu’elle tarde davantage Ă  paraĂźtre ;
Alors qu’elle n’admet pas, elle, qu’on la fasse languir.
Je sais que son verbe n’est pas toujours des plus chĂątiĂ©s ;
Il lui arrive de trépigner. Sa voix siffle, rauque, saccadée ;
Echevelée, tragique, elle se répand en accents enflammés.
Souventes fois, aussi, ses paroles sont un murmure doux comme le miel nouveau ;
Elles coulent, prenantes, enivrantes, comme le vin doux

Elle n’a pas crainte de se montrer sans voile, dĂ©pouillĂ©e d’ornements ;
Elle n’a pas honte de sa nuditĂ©,
Ma muse.

Sometimes she is like the torrent that hurtles down from the mountain.
Impetuous, irresistible, rolling like a wrathful wave,
Which threatens to tear to pieces the bridges raised to span it.
Sometime she is like a quiet, solitary pool,
Whose sparkling waters invite the timid girls to bathe

If my muse is not dressed in the latest style,
She is certainly not a creature of dreams, sexless,
Swaddled in a loose dress, endowed with a pair of diaphanous wings,
She is a woman:
Capricious, curious, rebellious, willful, sentimental, frightening;
Whose patience and fortitude are often as solid as rock,
But on which you should not rely on unreservedly.
For it is precisely when you conjure her most insistently that she is slower to appear;
While she, she will not be kept waiting.
I know that her language is not always the most refined;
She stamps her feet. Her voice hisses, hoarse and halting;
Tousled, tragic, she gives vent to fiery accents.
Oftentimes, too, her words are a soft murmur, pleasant as fresh honey;
They flow, captivating, intoxicating, like sweet wine

She is not afraid to show herself without a veil, stripped of ornaments;
She is not ashamed of her nudity,
My muse.

Tant pis pour les moralitéistes et les pharisiens!

Elie chante ses aspirations, ses appétits, ses amours :
Les jouissances de toute espùce qui font bondir son cƓur et battre ses tempes.
Elle chante ses souffrances, ses désillusions, ses craintes,
Les blessures du passé, les soucis du présent, les ténÚbres du devenir.
Mais que ce soit la joie ou la tristesse qui l’impulse,
Qu’elle s’accompagne de sanglots ou d’éclats de rire,
Ses chants vibrent Ă  l’unisson de tout ce qui rĂ©sonne et retentit dans la nature :
Le souffle du zĂ©phir sur les plaines chargĂ©es d’épis,
Le gazouillement des oiseaux quand le printemps reverdit la forĂȘt,
Le gémissement des vagues qui viennent agoniser sur la grÚve,
Le roulement du tonnerre, le mugissement du taureau, le rugissement du lion,
La musique des baisers qui ensorcelle les nuits d’été 
Ma muse n’est pas un mouvement d’horlogerie, une mĂ©canique bien remontĂ©e :
Elle est originale et indisciplinĂ©e comme la vie elle-mĂȘme,
Ma muse.

E. ARMAND.

What a shame for the moralists and pharisees!

She sings her aspirations, her appetites, her loves:
The pleasures of every species, which make her heart leap and her temples throb.
She sings her suffering, her disappointments, her fears,
The wounds of the past, the troubles of the present, the obscurity of what is to come.
But whether it is joy or sadness that drives her,
Whether she accompanies herself with sobs or bursts of laughter,
Her songs resonate in unison with all that sounds and resounds in nature:
The whisper of the breeze over plains loaded with ears of wheat,
The chirping of the birds when spring again turns the forest green,
The dying moan of the waves that dash themselves on the beach,
The rolling of the thunder, the bellowing of the bull, the roaring of the lion,
The music of the kisses that bewitch the summer nights

My muse is not a clockwork movement, a well-wound machine:
She is original and undisciplined, like life itself,
My muse.

E. ARMAND.

Documents

Un programme individualiste

  1. Abolition of tout tribut : loyer, rente, dime ou impĂŽt.
  2. Suppression de toute institution militaire, multitudiniste ou patronale.
  3. Abolition de tout démarcation : borne, poteau-frontiÚre.
  4. Une seule langue universelle.
  5. NĂ©gation de tout titre.
  6. Education générale pour tous.
  7. Vie garantie Ă  tous les enfants, vieillards ou inaptes.
  8. Celui qui veut manger, qu’il travaille.

F. Internationale Individualiste.

(El Unico, 12 mars 1912).

Documents

An individualist program

  1. Abolition of all tribute: rent, income, tithe or tax.
  2. Suppression of every military, multitudinist or employers’ institution.
  3. Abolition of every dividing line, boundary marker or border post.
  4. One single universal language.
  5. Denial of every title.
  6. General education for all.
  7. Life guaranteed to all children, vieillards ou inaptes.
  8. Those who want to eat, let them work.

F. Internationale Individualiste.

(El Unico, March 12, 1912).


  • E. Armand, “Il n’est rien comme de s’entendre,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 1.
  • E. Armand, “Regrets,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 1. [verse] (FR/EN)
  • E. Armand, “Voici NoĂ«l,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 1.
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 1.
  • Albin, “Conseils,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 2.
  • [“Non, ce n’est pas vous que visait
”], L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 1.
  • E. Armand, “Aux compagnons,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 3.
  • Emile Gante, “Grandes ProstituĂ©es et fameux Libertins,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 3.
  • “L’en dehors,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 4.
  • E. A., “Parmi ce qui se publie : John Henry Mackay : Der Freiheitsucher,” L’En dehors 1 no. 4 (fin DĂ©cembre 1922): 4.

Regrets

Ah! j’aurais bien voulu me montrer vrai toujours ;
Mais souvent, trop souvent, d’infliger de la peine
J’eus crainte et cette peur, empoisonnant mes jours,
Me fut plus qu’une charge: — une effroyable chaine.

Me montrer naturel. Sans masque, sans couleurs,
Souriant quand la joie illuminait ma route;
Aux heures de revers : triste ou versant des pleurs,
Et le front soucieux quand m’obsĂ©dait le doute.

Me montrer naturel. Sans voiler mes passions;
De mes dĂ©sirs Ă©teindre alors qu’il flambe, intense,
L’éclat. Sans redouter d’afficher mes actions
Ou de n’en dire mot, selon que bon j’en pense.

J’ai prĂ©fĂ©rĂ© me taire ou parler comme un sourd,
Comprimant mes Ă©lans dans un effort immense.
De n’avoir point osĂ© me montrer vrai toujours
Que j’ai perdu, gĂąchĂ© d’heures da jouissance !

E. Armand.

Regrets

Ah! I would have liked to always show myself honestly;
But often, too often, I was afraid of the punishments that might be imposed.
I was afraid, and this fear, poisoning my days,
Was a heavy burden to bear: — a dreadful chain.

To show myself, naturally, unmasked, uncolored,
Smiling when joy lights my way;
In times of setbacks: sad or shedding tears,
And my brow furrowed when haunted by doubt.

To show myself, naturally, without veiling my passions,
Extinguishing the glare of my desires as they blaze, intensely;
Without fearing to flaunt my actions
Or to say nothing of them, as I think best.

I preferred to be silent or to speak like a deaf man,
Holding back my urges with an tremendous effort.
By not daring to always show myself honestly
How many hours of pleasure I have lost, squandered!

E. Armand

l’en dehors

veut ĂȘtre le journal de ceux qui aspirent Ă  ce que la rĂ©ciprocitĂ© remplace la violence et la ruse dans les rapports entre les hommes; qui dĂ©sirent substituer Ă  un soi-disant contrat social, imposĂ© par la force et rĂ©glementĂ© par l’arbitraire : lĂ©gale libertĂ© pour chacun de se comporter Ă  sa façon et de rĂ©gler de grĂ© Ă  grĂ© ses relations avec toute unitĂ© ou collectivitĂ© humaine. De ceux qui souhaitent instaurer, Ă  la place du monopole et de l’uniformisme, le libre jeu d’une Ă©mulation saine, basĂ©e sur l’entier accĂšs de l’ĂȘtre individuel — isolĂ© ou associĂ© — Ă  toutes les possibilitĂ©s permettant d’assurer un plein rendement Ă  son effort personnel.

l’en dehors

wishes to be the newspaper for those who yearn for reciprocity to replace violence and deception in the relations between individuals; who wish to substitute, for a so-called social contract, imposed by force and ruled by arbitrary will, legal liberty for each to behave in their way and to regulate through mutual agreement their relations with every human individual or collectivity. Of those who wish to establish, in the place of monopoly the ideology of uniformity, the free play of a healthy competition, based on the complete access of the individual being — isolated or associated — to all possibilities, to ensure a full return on their personal efforts.

l’en dehors

n’a rien Ă  faire, ne veut rien avoir Ă  faire avec ce pseudo-individualisme qui revendique — sous l’appellation de « concurrence » — le « droit» de s’avantager, de s’affirmer, de tirer son Ă©pingle du jeu, sans aucune espĂšce de contrepoids, aux dĂ©pens, au dĂ©triment: du camarade qui, dans un sens gĂ©nĂ©ral, se trouve — par cas de force majeure — dĂ©nuĂ© des occasions d’apprendre, de connaĂźtre, de se perfectionner ; dĂ©muni des facilitĂ©s de dĂ©placement ou de publicitĂ©; privĂ© du moyen de production.

l’en dehors

has nothing to do, and wants nothing to do, with that pseudo-individualism that claims — under the name of “competition” — the “right” to advantage or assert oneself, to play one’s cards right, without any sort of counterbalance, at the cost, to the detriment of the camarade who, in a general sense, finds themselves — through unforseeable circumstances — stripped of opportunities to learn, to know, to improve themselves; bereft of facilities for movement and publicity; deprived of the means of production.


  • E. A., et al, “Où il est question de l’Ilégalisme anarchiste, de l’affaire des Bandits tragiques, des Souvenirs d’anarchie, de Chez les Loups, d’Un peu de l’Unie des bandits et de quelques autres sujets encore,” SupplĂ©ment au No. 4 de L’en dehors (fin DĂ©cembre, 1922): 1-2.

[texts]




Source: Libertarian-labyrinth.org